Le Journal de Mantes (1871-1944): du réformisme à la collaboration avec l'occupant nazi
Au 19e siècle, deux journaux couvrent l'actualité de l'arrondissement de Mantes, sous-préfecture de Seine-et-Oise. Le plus ancien, le Journal de Mantes, paraît le 26 juillet 1871, son concurrent, lui, le 6 octobre 1880.
Le Petit Mantais est fondé pour conforter l'assise politique de M. Lebaudy, député de droite. Jusqu'à sa disparition en 1944 pour faits de collaboration, il sera porteur des idées de droite, voire de leur extrême durant les heures sombres de l'Occupation et du régime de Vichy.
Le Journal de Mantes sombre dans pareille ignominie. Il fut, lui aussi, condamné à disparaître, partisan du gouvernement pétainiste et collaborationniste avec l'occupant nazi
Son premier numéro comporte la mention "49e année". En effet, il se veut la suite du Journal judiciaire, annonces et avis divers de l'arrondissement de Mantes, Celui-ci était un journal d'affaires dans lequel les nouvelles furent rares entre le cours des céréales et les annonces notariales. Le Journal de Mantes mentionne dans son sous-titre: "judiciaire, administratif, industriel, agricole et d'annonces".
Le journal se proclame "feuille honnête" pour avoir "autant de faveurs sous le humble toit de l'ouvrier, sous le chaume du cultivateur, dans la boutique du commerçant que dans le salon du propriétaire". Fi donc de la politique et de l'économie, "sciences brûlantes, dont nous ne nous occuperont pas". Et de vouloir contribuer "pour notre petite part, dans nos contrées, à aider notre patrie à se relever de ses malheurs".
Avec la parution du Petit Mantais, aux idées réactionnaires bien tranchées, le Journal de Mantes prend faits et cause pour le Parti radical-socialiste au gouvernement. Le 6 février 1884, il dénonce "les terreurs bourgeoises" qui font retarder la loi autorisant les syndicats. En septembre 1885, la loi adoptée, il écrit qu'elle "prépare d'assurer les bienfaits du travail."
Or, deux mois plus tard, avec les grèves organisées par les premiers syndicats ouvriers, il en appelle à la conciliation entre travailleurs et patrons, disposition prévue par la loi. En effet, ces actions ont des conséquences désastreuses pour les ouvriers et les employeurs, "mais aussi pour la prospérité publique et la richesse nationale. Le pays tout entier souffre de ces conflits, dont profitent nos ennemis du dedans et du dehors, le parti révolutionnaire et la concurrence étrangère".
En 1891, le Journal de Mantes, déforme la vérité sur le massacre du 1er mai, à Fourmies, dans le département du Nord. Extraits de sa Une: "Dans le nord, les ouvriers grévistes des environs d'Avesnes ont voulu empêcher leurs collègues, d'une usine voisine, de se rendre aux ateliers, une rixe s'en est suivie, des coups furent échangés: la force armée dut intervenir; il n'y a pas moins de sept personnes tuées et 10 de blessés.
Certes, la cause de la classe ouvrière est digne d'intérêt et d'attention: mais est-ce bien par des écarts semblables qu'elle gagnera cette attention générale? Nous ne sommes pas de ceux trouvant que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes; il y a certes des réformes à faire en faveur de la classe ouvrière. Mais nous le répétons, c'est une question qui demande le temps voulu. Et ceux qui croient tout bouleverser en employant la guerre civile, se trompent..." Et le journal de vilipender la revendication "huit heures de travail, huit heures de repos et huit heures de sommeil"!
En 1895, pas une ligne sur la création de la Confédération Générale du Travail, en septembre. En 1905, il loue l'esprit de conciliation entretenu par les syndicats du chemin de fer et fait flèches de tout bois sur les"syndicats rouges" et l'Association internationale des travailleurs. Ses préférences se portent pour des actions comme celle des ouvriers maçons de la région, qui font grève sur leurs chantiers, mais sans manifester dans les rues en cet été 1907. Tout comme lui va cette manifestation des boulangers parisiens grévistes, partis déjeuner sur l'herbe dans le bois de Boulogne, avec femmes et enfants, sans créer aucun embouteillage. "Espérons que cet exemple sera suivi et qu'à la place des coutumières bousculades tumultueuses, les grévistes se contenteront de ce genre de manifestation".
Il est des corporations qui ne doivent pas se syndiquer, proclame le journal en cette année 1907: celle des instituteurs. Et de publier un communiqué de l'Amicale des instituteurs de Seine-et-Oise, réprouvant ce genre de chose et concluant que "les instituteurs ne se traîneront jamais à la remorque des ennemis de la République, qu'ils viennent de droite ou du côté opposé". Et pour bien enfoncer le clou, l'éditorialiste reste "partisan d'une Amicale aux pouvoirs renforcés, mais jamais je ne consentirai à m'inscrire à la Confédération générale du travail".
En 1908, priorité est donnée à la fondation de l'Union fraternelle des syndicats de l'arrondissement, dirigée par le courant ouvrier réformiste proche des radicaux-socialiste et à la liste municipale conduite par son président, Auguste Goust, un cheminot, afin qu'il recueille "toutes les voix ouvrières de la ville".
Dans l'édition du 14 octobre, l'inauguration de la Bourse du travail est décrite en 2 pages sur 7 colonnes. Lors du grand banquet qui clôture la journée est mis en pointe le discours du sous-préfet : "On vous trompe quand on vous parle de luttes de classe. C'est par la fraternité des classes que nous réaliserons notre idéal... Mais, ne le réalisez-vous pas ici cette union des classes, dans cette salle où se côtoient, avec un égal plaisir, ouvriers, commerçants et rentiers..."
Lors de la grève générale des cheminots en 1910, le Journal de Mantes sanctifie l'action réformiste du maire de Mantes-la-Jolie. Celui-ci, par pur esprit de conciliation, fait servir de la soupe à la troupe qui occupe les emprises ferroviaires. Ce dernier exhorte les grévistes à reprendre le travail lorsque le gouvernement les réquisitionne. Enfin, lorsque la grève se termine, le journal narre le dernier meeting des cheminots où leur secrétaire remercier le maire, le sous-préfet et le procureur "qui ont compris que leur mouvement (à Mantes) n'était pas révolutionnaire."
Lorsque la CGT se prononce pour "l'Union sacrée" lors de la Première guerre mondiale, Léon Jouhaux, son secrétaire général, n'est plus traité comme un dirigeant anarchiste au sein du mouvement syndical. En 1920, la grève générale des cheminots paralyse la France et l'Armée vient occuper les installations ferroviaires. Cette fois, le Journal de Mantes est virulent envers le gouvernement. Pourquoi?
Aux élections législatives de 1919, le maire radical-socialiste Auguste Goust a perdu son siège de député. Pour que celui-ci le retrouve, il devient pro-travailleurs. Son éditorial lors de la reprise du travail: "Les cheminots ont tous repris le travail après 20 jours d''une lutte énergique, tenace, digne. Pour la première fois en France, une grève a été déclenchée, non pour obtenir des satisfactions matérielles, mais bien aux fins d'espérer une transformation de notre régime économique avec la nationalisation des chemins de fer, des mines et des services maritimes."
Mais l'échec de cette grève ouvre de graves dissensions au sein de la CGT. Cela va se traduire par une scission entre réformistes et révolutionnaires.
Le Journal de Mantes soutient la CGT réformiste. Son éditorial "La finance et le travail", du 1er juin 1921, est explicite en la matière: "Il est erroné autant que dangereux de représenter le capital comme l'adversaire du travail. Ce capital peut être en partie possédé par des ouvriers au moyen de l'économie d'achat des valeurs industrielles."
"Jaurès, oui... Lénine, non" titre un éditorial contant la naissance du Parti communiste. Et le Journal de Mantes, devenu Organe de la démocratie républicaine de la région, se félicite qu'Auguste Goust redevienne député de Seine-et-Oise en mai 1924 et réélu maire de Mantes aux municipales de 1925.
Par la suite, le journal passe les communiqués des syndicats confédérés ou unitaires. Mais en juin 1928, il se félicite que le syndicat du bâtiment "n'appartient plus à aucune fédération et que les questions traitées sont uniquement corporatives".
Le Journal de Mante lâche Auguste Goust, député sortant, pour ces élections de juin 1928. Auguste Goust a soutenu André Marty, le mutin communiste de la Mer noire.
Nous voici le 1er mai 1937. Derrière la banderole de l'union locale CGT de la région mantaise, réunifiée depuis 1936, défilent plusieurs milliers de personnes dans l'agglomération. C'est le premier anniversaire du Front populaire, mais les manifestants se pressent aussi par solidarité avec l'Espagne républicaine attaquée par le fascisme et pour que le gouvernement du socialiste Léon Blum tienne tous ses engagements. Le Journal de Mantes ne fait paraître aucune ligne sur cet évènement de masse dans le Mantois.
Mais retrouvons, la plume de son directeur Amédée Beaumont, le 6 janvier 1937: "L'année qui s'en va n'a pas été des plus brillantes. Avec son cortège d'agitations sociales, elle laisse peu de regrets. Grèves sans fin: grèves politiques, dictature du tout puissant et odieux Jouhaux, occupations d'usines, semaine de quarante heures..."
Le 13 janvier de la même année, sur Hitler. Extraits: "Il est possible que le Führer reste convaincu que les guerres laissent les peuples vainqueurs aussi douloureusement atteints que les vaincus, et qu'il adresse avec quelque loyauté ses messages pacifiques..." Sur la CGT: Extraits:"Depuis Mai dernier, nous subissons avec une résignation peu honorable une étrange violence... La CGT a la politique du chantage à double effet, elle agit sur le gouvernement pour obtenir ce qui est nécessaire au maintien de son prestige, elle agit sur la classe ouvrière pour forcer des adhésions, interdisant à celui qui se dérobe à son autorité la joie légitime de travailler librement. L'exemple est suivi par le meneur qui terrorise les faibles de l'atelier..."
En 1938, le journal se réjouit des déchirements qui affaiblissent la CGT. Place est faite à la tendance "Syndicats" dirigée par René Belin, numéro 2 de la CGT, courant pacifiste à l'égard d'Hitler et de Mussolini; ce même René Belin deviendra ministre du Travail dans le régime collaborationniste dès le début de l'Occupation. La grève générale contre les décrets-lois du gouvernement, le 30 novembre 1938, à l'appel d'une CGT profondément divisée, n'est pas un succès. Mais le Journal de Mantes la décrit ainsi la veille:"(Par elle)... un fils ne pourra pas accourir au chevet de sa mère à l'agonie; des enfants mourront faute de soins qu'on n'aura pas pu réclamer; des maisons brûleront parce qu'aucun secours n'aura pas pu être organisé." Et dans l'édition suivante, le journal se glorifie que peu de grévistes y aient participé en détaillant chaque entreprise de la région, sans oublier les bastions d'ordinaire sensibles aux mots d'ordre de la CGT.
Depuis le traité de Munich du 28 septembre 1938 entre l'Allemagne, l'Italie, la France et la Grande-Bretagne, qui laisse le champ libre en Europe à Hitler, la presse française, le Journal de Mantes en particulier, attaquent férocement les communistes et les "moscoutaires de la CGT", seuls à avoir combattu ce simulacre de Paix.
Avec le pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939, l'anticommunisme est à son comble. Le journal félicite les cheminots qui ont chassé les communistes de leur syndicat. Il approuve la dissolution de l'Union locale CGT au motif d'être dirigée par les communistes et la déchéance des conseillers prud'hommes de Mantes membres de ce parti. C'est l'époque où l'on somme les organisations cégétistes de prendre position sur le pacte entre Hitler et Staline, sous peine de dissolution par le gouvernement ou d'être exclus de la Confédération.
L'Aube sociale des communistes de la région a été interdite depuis le 29 septembre 1939. Sous l'Occupation, le Journal de Mantes reprend sa parution. Avec pour éditorialistes Amédée Beaumont, neveu des fondateurs du journal, et Hubert Bourgin, maréchalistes convaincus, fervents partisans de la collaboration avec les nazis.
Le Journal de Mantes n'a pas à forcer le trait pour voir en Philippe Pétain, le "vainqueur de Verdun" qui fait "don de sa personne à la France", le sauveur de la nation. La quasi totalité du Mantois accepte aussi cette idée. Il vient de rentrer de l'exode, déboussolé après la débâcle de son armée qu'il avait pris pour la plus puissante du monde. Il est endeuillé par ses soldats tombés mortellement sous les balles allemandes. Il est désemparé, plusieurs centaines d' habitants de la région (450 pour la seule ville de Mantes) sont prisonniers de guerre. Le Mantois se retrouve en plein chaos et sous l'occupation d'une force étrangère.
Alors, trempé dans l'antisémitisme, la plume d'Hubert Bourgin qui, le 30 octobre 1940, stigmatise le problème juif, "l'un des problèmes le plus grave que le 19e siècle eût légué au vingtième". Le Journal de Mantes prône un ordre nouveau "pour réparer les conséquences de la défaite". Cette même prose demande que "l'on obéisse au désir d'union du maréchal Pétain pour travailler à l'apaisement des luttes de classes et des haines qu'elles ont fait naître"? Travail, famille, Patrie: ce nouveau mot d'ordre est accepté "Le travail fait vivre", le Journal de Mantes affiche très souvent cette manchette dans ses éditions.
Mais quel travail? Celui qui va s'établir sous la loi de la Charte du travail dans laquelle patronat et salariés sont agglomérés dans un syndicat unique. A quelques jours de la Libération du Mantois, Hubert Bourgin écrit le 5 août 1944: "A tous s'impose des obligations de concorde dans le travail, propres à alléger les misères publiques et universelles. Car, que deviendra, que devient déjà, l'idée du travail bienfaisant, la confiance dans le travail, la religion du travail?" A cette époque, les industries de la région travaillent pour l'effort de guerre nazi.
Le premier mai 1944, le Journal de Mantes l'avait commémoré à sa manière: "En dépit des terribles épreuves qu'il nous faut subir, le gouvernement a voulu que des cérémonies fussent organisées pour célébrer solennellement le travail, que certaines associations avaient cru pouvoir jadis accaparer pour donner libre cours et épanouir leurs haineuses conceptions".
Jusqu'au bout, le Journal de Mantes appartient à cette presse collaborationniste. Avant qu'il ne disparaisse, pour lui, les résistants sont des terroristes et les Allemands luttent contre l'ennemi. Son ultime édition paraît le 16 août 1944, quand la ville de Mantes est libérée le 19 du même mois.
Fin octobre, le PCF réédite l'Aube sociale dans le Mantois, à 6 000 exemplaires sur les presses du Journal de Mantes qui a été interdit.
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