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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Le vllage des Corbières et son fossoyeur

C'était il y a très longtemps, en pleine Corbières, dans un tout petit village, le vieux fossoyeur venait de mourir. Le maire, aussi docteur et apothicaire, réunit son conseil municipal pour trouver un remplaçant au défunt. Mais qui?

Le premier magistrat n'avait jamais enfoncé un seul clou de ses mains fines et blanches et le fossoyeur était aussi celui qui fabriquait les cercueils. Le curé avait trop de messes à célébrer pour la gloire de Dieu chaque jour que le Seigneur faisait. L'épicier, marchand de comestibles, ne se voyait pas mordre le gros orteil d'un trépassé pour s'assurer de son passage dans l'au-delà, le fossoyeur étant aussi croquemort. Le tavernier, perclus de rhumatismes par l'humidité de sa cave, ne pourrait pas creuser le moindre trou dans le cimetière .

On eut beau se triturer les méninges: personne pour cet office pourtant d'utilité publique. Et tous leurs gens, ouvriers agricoles, domestiques, pâtres et même le bedeau, avaient bien trop d'ouvrages sur leur couenne pour cela.

Soudain, on chanta dans la rue. Un étranger traversait le bourg à cette heure où le travail culminait. Aussitôt, les notables vinrent arrêter la marche de celui qui coupait par la garrigue pour rejoindre la grande ville, là-bas, près de la Méditerranée. 

- Tu m'as l'air en parfaite santé, toi l'étranger qui passe dans notre village, commença le maire comme s'il eut ausculté un patient.

- Et bon chrétien à ta mine éclairée, reprit le curé qui en savait quelques brins à ce sujet.

- Que dirais-tu de t'attabler dans ma taverne aux frais de la princesse, enchaîna le tavernier.

- Je vais de ce pas te quérir de la fougasse farcie de grains de raisin confits et parfumée à l'anis, celle pour les grandes occasions, finit l'épicier.

Ni une ni deux, notre homme se retrouva devant une table bien garnie, sous la bienveillance d'un quarteron qu'il ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam. Le repas gargantuesque s'achevait et le marc de raisin à profusions montait à sa tête. L'étranger ne fit pas de manière pour être à la fois croquemort, menuisier et fossoyeur du village.

Pour cela, il serait gagé un sou par jour, même s'il n'avait à enterrer personne. Il était aussi nourri, logé et blanchi. Et chaque dimanche, il aurait droit à une "cassoulade", ce gâteau occitan fait de farine de maïs, de sucre et d'oeufs, flambée d'un gros dé de marc de raisin.

Dans sa remise, l'étranger s'affairait. Bien agile de ses dix doigts, il avait pris de l'avance et un bon tas de cercueils s'entassait-là.

Soudain, on frappa à la porte. Sur son seuil, une femme encapuchonnée et toute vêtue de noir. Pas une native dans ces Corbières brulée par le soleil en tout cas. Lorsqu'elle découvrit son visage, ses traits étaient plus pâlots que ceux d'une dame de la ville. L'étranger songea à une veuve éperdument éplorée par le décès de son époux et revêtant des habits de grand deuil depuis bien trop longtemps.

- Je suis la Mort, annonça la visiteuse d'un voix grave, celle qui détache les gens de cette terre pour les mettre dans l’au-delà.

Le menuisier s’atterra. Durant la guerre, il avait bien vu traîner une ombre autour des charniers. Mais en cette heure, la Camarde était devant lui et sûrement pas pour lui conter fleurette. Serait-ce son heure ultime?

Mais la Mort le rassura aussitôt: « J’aime bien flâner auprès de ceux qui oeuvrent après mon passage. Tu es nouveau dans le métier, aussi vais-je m’assurer que tout tourne bien dans ton atelier. »

Le mortel ne crut la Mort qu’à moitié. Et pour s’en débarrasser à tout jamais, il lui susurra  : « Entrez dans ce cercueil, remarquez sa finition et sa parfaite étanchéité. »

La Camarde, très stricte sur ses principes, acquiesça sans n’y voir aucune malice. Or sitôt dans la caisse, un fourbe cloua une planche par-dessus. Et la Mort eut beau tambouriner dedans, le cercueil étant de bonne facture, elle ne réapparaîtrait plus à la lumière du jour. Et fut fossoyer sur-le-champ un grand trou pour l’ensevelir corps et bien.

« Grâce à moi, la Mort ne viendra plus hanter votre village. Elle gît à plusieurs pieds sous terre », se glorifia notre homme à monsieur le maire.

Au début, on congratula sans façon le héros du village. La Mort avait belle et bien disparu du paysage et l’état-civil n’enregistra plus aucun décès dans son registre.

Mais un mois après, puis une saison s’acheva: rien ne fut plus pareil sous ce soleil d'Occitanie. On gageait, nourrissait, logeait et blanchissait un profiteur doublé d'être un étranger qui n'avait plus qu'à se tourner les pouces.

Alors, une nuit, une volée de pierres vint fracasser ses volets. Ceux, qui lorgnaient sur un héritage, avaient des aïeux désormais éternels. Et dans nombre de foyers, les tablées s'allongeaient démesurément,  avec de la soupe de plus en plus maigre dans les écuelles.

Au petit matin, avant que le coq ne réveillât le bedeau pour sonner matines, l'étranger quitta subrepticement le village pour ne plus y revenir. Il eut grandement raison.

Après la première messe, conduit par monsieur le curé, on voulut pendre celui qui avait défait la mort de la vie. On fouilla furieusement son logis de la cave au grenier. Puis on s'attaqua à la remise. En vain. Alors, on découvrit dans le jardin un trou fraichement recouvert. La rage dans les esprits, l'on déterra un certain cercueil. Ensuite, toujours sous l'emprise de la fureur, on vint à déclouer de sa prison la Camarde.

Celle-ci débuta l'ouvrage tant et plus pour qui elle était agencée depuis le début des temps. Si bien, qu'on n'entendit plus parler de ce village dans les Corbières. A ce que l'ont dit.

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