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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

carte postale d'avant Port-la-Nouvelle

carte postale d'avant Port-la-Nouvelle

Je tiens cette histoire des plus anciens habitants de ce village côtier. En ce temps-là, on dénommait en occitan Cers le vent du nord-ouest. Aujourd'hui, on lui préfère Tramontane, comme si s'évaporait toujours plus la langue d'oc de mon pays.

En ce temps très ancien donc, on voulut boucher le trou du Cers qui balaie fort cette côte, comme pour vouloir rejeter à la mer le port de La Nouvelle et même son église.

Et en ce temps-là, la voix enrouée du vieux garde-champêtre était devenu quasiment inaudible dans les rues du village lors de ses "avis à la population". D'autant plus qu'il taquinait trop le pastis fabriqué maison par le facteur et parler en occitan dans cet état n'arrangeait nullement son élocution.

Et quand le Cers s’engouffrait en tourbillonnant dans La Nouvelle, ce qui était fréquent, s'entraînait ensuite un beau charivari dans les têtes. Les gens s’habillaient de noir pour un mariage ou rigolaient fort jusqu'au cimetière lors d'un enterrement. Même le curé en perdait son latin dans le confessionnal et jurait tel le plus damné des charretiers. Monsieur le maire en eut assez de la chose.

Surtout, lors de la noce de sa fille, le Cers se fit si violent que, dans le cortège pour se rendre à la mairie, il souleva la robe de la mariée et tout le village invité distingua qu'elle ne portait pas de petite culotte.

Mais à qui s’adresser pour faire que le vent du nord-ouest se tût ? 

Au curé pour intercéder auprès de l’évêque, qui irait voir son cardinal, lequel pourrait en lâcher un mot au pape et ce dernier à Dieu? Cela risquerait de retarder inconsidérément la fin de cette cacophonie. L’évêché, la curie, puis le Saint-père, enfin les Cieux,  ce n’était pas la porte à côté.

L’instituteur alors qui ne parlait qu'en français, la langue de Paris, et savait tout sur tout? Or il se présentait contre le maire aux élections municipales.

Il y avait bien aussi cet ancien soldat des colonies qui traitait un furoncle sur le cul. Mais rarement à jeun, pour assoupir le vent, il fallait se lever de bonne heure ce qu'il n'arrivait jamais à faire.

On fit appel à la sagesse de la très vieille rebouteuse. Mais aucun de ses tours de passe-passe, pour assoupir le plus insomniaque, n'arrêta les turbulences du Cers?

Le maire envisagea enfin l’appui de la gendarmerie pour verbaliser le Cers pour excès de vitesse. Le vent obtint un procès-verbal en bonne et due forme. Mais le lendemain matin, après l'accalmie de la nuit, il s'époumona tant et plus que tous les képis de pandores s'envolèrent au diable vauvert et qu'il fallut redresser le clocher de l'église.

Alors voilà, le premier magistrat songea tout simplement à boucher le trou par lequel le vent s’échappait. Il fit donc appel à des volontaires parmi ses concitoyens. Mais on ne se pressa pas au portillon pour cette affaire. Seul se présenta son premier adjoint, prêt toujours à rendre service et qui bricolait à ses heures perdues. Et voici notre bougre parti en campagne, muni d’une truelle et d’un plein seau de mortier. Direction le nord-ouest.

L’adjoint au maire était un bien brave gars. Il dépassa Sigean, chef-lieu de canton, puis Narbonne, siège de la sous-préfecture, sans pour autant avoir débusquer le moindre orifice. Après Carcassonne, chef-lieu du département, il téléphona d’avoir fait encore chou blanc. Devait-il encore persévérer dans sa traque ? Et comme le maire lui intima de poursuivre sa mission de la plus haute importance, ce brave homme parvint un jour sur les quais du port de Bordeaux.

Devant la mer océane à perte de vue, il embarqua sur un voilier: son devoir avant tout. Un jour, il télégraphia de New York sa nouvelle impuissance à bien faire. « Continue encore », gronda monsieur le maire de La Nouvelle.

Longtemps, on n’eut plus aucune nouvelle de l’itinérant et on l'oublia. Un matin pourtant, un cargo venu de nulle part, perdu en Méditerranée, échoua dans le port. L’adjoint en descendit, méconnaissable sous une longue barbe blanche vieille de plusieurs lustres. Il n’avait pas trouvé à boucher le trou du Cers.

Mais qu’importait. Le vieux garde-champêtre aphone était mort et enterré depuis belle lurette et le maire avait été battu aux élections. Désormais, des hauts parleurs se postaient à tous les coins de rue pour informer la population en bon français. Seulement voilà, lorsqu’on les branchait, cela disjonctait souvent dans les foyers et se coupait même la lumière du jour.

Du coup, l’instituteur, rendu maire de La Nouvelle, cherchait après un électricien des plus dégourdis.

Mais celui qui revenait d'un interminable périple, jugea bon de rentrer chez lui pour vivre avec les siens le reste de son âge.

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