Le tout petit oiseau des Corbières
Les gens, qui se veulent intéressants, le dénomment canto-mati, chante-matin en langue d'oïl. Ils professent à tire-larigot que cette bestiasse d'oiseau chante chaque matin parce qu'il croit réveiller le soleil sur le levant.
Or l'histoire du canto-mati n'est pas celle-là.
Autrefois, ne vivaient que des oiseaux dans les Corbières, des grands et des petits, des paresseux et des vaillants, des voyageurs et des casaniers attachés à la même branche. Mais quand il gelait à pierre fendre et que les aiguilles du Cers transperçaient leurs plumages, beaucoup trépassaient.
Un jour de plus grand froid, le plus petit des oiseaux, pas plus haut qu'un dé à coudre et au plumage insignifiant, dit à tout ce monde transi sous la froidure: "Et si on allait dérober un bout de soleil. Nous le ramènerions sur terre et cela nous réchaufferait."
Chacun regarda ce misérable avorton, puis la pie orgueilleuse reprit: "Il n'y a que mon intelligence pour aller détrousser le maître des cieux". Mais le soleil entendit le claquement de bec vaniteux montant vers lui. Il demanda au Cers tumultueux de faire redescendre aussitôt sur terre l'agassa (pie en occitan).
- Pouh, de mon vol véloce, je peux affronter la pire des tempêtes, prétendit le col-vert cravaté comme les gens guindés. Mais le soleil ne l'entendit pas de cette oreille. Il manda la pluie pour qu'elle fasse tomber sur le palmipède des grêlons plus gros que des tomates mûres. Et le col-vert redescendit à son tour sur terre.
- Moi, dit le tout petit oiseau de tout à l'heure, je ne pourrai jamais égaler la force de l'un d'entre vous et ne peux atteindre seul l'astre royal du jour. Cependant, niché sur mon copain le grand aigle des Corbières, je peux presque gagner le soleil endormi dans la nuit. Et avant qu'il ne réagisse, je me faufile jusqu'à lui. Et ainsi dit, fut fait sous les ricanements des autres volatiles, sauf de l'aigle que les savants baptiseront plus tard comme celui de Bonelli, aquila fasciata.
Lorsque l'aigle revint sur terre, un jour passa, puis un autre et encore toute une semaine. On oublia l'oiselet à son triste sort. Pourtant, un matin, il revint, complètement épuisé et presque déplumé. Mais un brandon enflammé dans son minuscule bec dont on se saisit pour allumer un grand feu.
Mais le petit oiseau avait eu tout son plumage roussi. Alors chacun lui offrit une plume, la plus belle qu'il eut sur lui. Même le vautour, qui n'était pas prêteur pour un sou, en tira une toute immaculée de son cou. Et voici comment naquit le petit oiseau de toutes les couleurs.
Un jour d'hiver, 450 000 années avant notre ère, l'Homme de Tautavel passa près du foyer des oiseaux. Et, avant qu'il ne regagne sa grotte de l'Arago dans les Corbières*, le petit oiseau lui confia un bout de feu pour les siens.
Si vous apercevez ce tout petit oiseau multicolore dans la garrigue, n'essayez pas de le mettre en cage. On a toujours besoin d'une flamme dans la vie pour avancer et dans son coeur pour rêver.
* La grotte de l'Arago surplombe le village de Tautaval, dans une falaise calcaire du massif des Corbières. A l'été 1971, y est découvert un crane humain, ancêtre direct ou proche parent de l'Homme de Néandertal. Mais l'Homme de Tautavel a vécu bien avant l'émergence des Néandertaliens en Europe 250 000 à 200 000 ans avant notre ère.
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