Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Archives

Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Portel-des-Corbières

Portel-des-Corbières

Primé par le 74e concours littéraire des cheminots francophones, organisé par le Cercle littéraire des écrivains cheminots, avec la participation du Comité central du groupe public ferroviaire. 2e, prix Etienne-Catin, texte en prose en relation avec le chemin de fer.

C’était dans les temps très anciens. Port-la-Nouvelle, aujourd’hui cité balnéaire et portuaire sur la Méditerranée, n’existait dans le département de l’Aude que comme insigne hameau de Sigean, l’orgueilleux chef-lieu de canton. Pourtant, dès les beaux jours, de plus en plus chaque année, vinrent dans ce bourg des baigneurs de toute la région pour prendre le soleil et nager dans la grande bleue, par diligences entières.

Mais dans les Corbières, la route s’allongeait, interminable, escarpée et sinueuse. Parfois, on partait enfant pour parvenir sur la plage le chef blanchi sous le grand âge.

Au retour, cela ne s’arrangeait guère. Les chevaux des diligences piquaient leurs naseaux dans la mer et il fallait un mal fou pour les sortir des flots. On devait descendre aussi les cochers du haut du phare, qui buvaient plus d’un coup de vin clairet avec son gardien. Entre les chevaux rétifs à extirper de la mer, les cochers à dégriser et le périple infini à l’aller comme au retour, cela ne pouvait pas s’éterniser de la sorte. En plus, sur le trajet, des bandits de petits et de grands chemins rançonnaient les voyageurs jusqu’au dernier centime.

Les autorités départementales, soucieuses du bien être des baigneurs, décidèrent donc la construction du petit train à travers les Corbières. S’entreprit un gigantesque ouvrage de terrassements. Il fallut miner, aplanir, creuser, remblayer, étayer, lancer des ponts et percer des tunnels ici ou là durant l’été et l’automne, tout l’hiver aussi et le printemps suivant, et encore l’année d’après.

Par malchance, une mise à feu réveilla le dragon à trois têtes qui sommeillait dans sa caverne. Ce monstre terrorisa les ouvriers en désirant les gober tous comme des mouches. Le régisseur dut consentir à l’embaucher pour épargner la vie de ses manouvriers. Ce fut toutefois une bonne affaire pour la compagnie du petit train ; pour le salaire d’une tête, le dragon travailla pour trois. Puis, tout seul, plus tard, il tint la fonction de chef de train, de conducteur et de chauffeur de la locomotive.

Mais attention, dit le dragon, pas de sifflet tonitruant sur la locomotive qui effrayera les moutons, les rainettes, la perdrix ou les champignons. Mais une cloche tintant délicieusement dans l’air doux de l’été.

Le premier train inaugural connut un énorme succès et on admit dans un wagon entier l’ultime diligence du trajet, son cocher et ses quatre chevaux : plus que jamais, les bêtes renâclaient à abandonner les bains de mer et le cocher désirait trinquer avec le gardien du phare de La Nouvelle.

Avec tellement de monde à bord du petit train, la population du petit port de La Nouvelle sextupla tant et plus à son arrivée. Dès lors, cette marée humaine barbotant dans la Méditerranée, sur les côtes d’en face, dans le lointain Maghreb, le niveau augmenta subitement de plusieurs pieds.

Bref, la construction de ce chemin de fer des Corbières, pure œuvre technologique, récolta un succès populaire indéniable et devint l’orgueil de toute la région. Toutes les localités traversées, sans oublier le plus petit hameau, réclamèrent à cor et à cri un chef de gare, un guichetier et un porteur de bagages, une garde-barrière même sans passage à niveaux, jusqu’à une verrière dans les endroits des Corbières où la pluie ne tombait jamais.

Il fallait voir ce petit train qui passait en équilibre entre deux rangées de ceps à flanc de côteaux. Il contournait les troupeaux de moutons par tout un système ingénieux d’aiguillages. A la demande des enfants, il musardait près des mares et, depuis sa fenêtre, on disait bonjour aux rainettes. Le petit train laissait toujours le passage à la perdrix suivie de toute sa couvée éclose. Des bandits tentèrent de rançonner la foule compacte des voyageurs. Mais le dragon, d’un jet de flammes, roussit si bien leurs moustaches qu’ils déguerpirent très loin dans un autre pays.

Ce petit train avait son terminus tout au bout de la jetée du petit port de La Nouvelle. Et pour complaire aux baigneurs, s’éleva un plongeon si haut qu’il tutoyait les cieux. Le bon Dieu parut s’en ombrager. Mais comme le curé du village, en soutane et récitant le pater noster, plongeait souvent dans les flots, tout fut pardonné.

Mais l’époque connut alors les premières automobiles. Elles amenèrent dans leurs sièges en cuir les bourgeois de toute la contrée. Le petit peuple s’enfourna dans des autocars poussifs qui pétaradèrent dans les Corbières, effrayant les moutons, les rainettes et aussi les champignons. Et se fermèrent les gares, les unes après les autres. Ensuite, plus aucun voyageur ne prit le petit train, sauf des barriques de vin aigrelet à l’adresse des caboulots de la plage, pour les baigneurs qui n’étaient pas du coin.

Le petit train des Corbières fut un jour condamné à être dépecé. Son histoire s'arrêterait et on ôterait les rails pour les céder au poids à des ferrailleurs. La vie moderne s'était installée dans les Corbières.

Mais la nuit précédant sa mort, le petit train partit pour un ultime voyage. A cette heure-ci, les gens dormaient sur leurs deux oreilles et nul n'aperçut le dragon le conduisant. Rendu au bout de la jetée du port de La Nouvelle, le petit train, d'un majestueux saut, plongea dans la Méditerranée endormie à cette heure.

Le gardien du phare perçut un énorme plouf dans les flots. Et le remous de la mer s’éleva si haut qu’il faillit éteindre la lanterne du phare. Mais c'était une nuit sans lune ni étoile, l’homme mit cela sur le compte d'un poisson géant, comme les pêcheurs en ramenaient dans leurs filets une fois par siècle.

Mais depuis, le petit train fait la joie des poissons et des sirènes en les promenant tout autour de la Méditerranée. Sur sa locomotive, rutilante comme au bon vieux temps, le dragon à trois têtes est toujours fidèle à son poste.

En vérité, si vous passez par Port-la-Nouvelle, tendez l'oreille de votre cœur juste dessous le phare, la nuit, lorsque les rêves croisent les étoiles : vous entendrez sa petite cloche tinter.

 NB : la Compagnie des Tramways à vapeur de l’Aude exista vraiment de 1901 à 1933. Elle avait pour terminus la jetée du phare du port de La Nouvelle et le plongeoir dans le canal du port appartient bien à l’histoire de la commune dénommée désormais Port-la-Nouvelle.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article