Le Fn à Mantes-la-Ville (78), ce qu'en dit G. Dubant, ancien journaliste de Paris-Normandie dans le Mantois
La résistible ascension
du Font National à Mantes-la-Ville
L’abstention est un acte lâche et réactionnaire. Elle méprise les luttes anciennes, souvent sanglantes, pour le suffrage universel. De quel droit quelqu’un n’ayant pas exercé le sien viendra-t-il se plaindre ? « On a les élus qu’on mérite » est du même tonneau amer et réaliste que « Dura lex sed lex ». Qui t’a fait duc, qui t’a fait roi, qui t’a fait législateur ou maire ? Ceux qui votent ! Les autres subissent. Ils auraient pu choisir. Ils ont préféré vomir leur dégoût ailleurs que dans l’isoloir. Ils ont le nez plus fin que l’entendement. Et s’ils ne trouvent pas leur compte chez les candidats, pourquoi ne font-ils pas leur liste ?
Une ancienne ville de gauche
À Mantes-la-Ville, l’élection du maire FN se nourrit de l’implosion de la gauche en plusieurs morceaux. Arrivée avec 32 voix d’avance sur sa rivale PS au second tour, la « divers gauche » Annette Peulvast-Bergeal est un personnage intéressant. C’est le rejeton de deux familles du cru, dont les vieux mâles dominants André Peulvast et Aimé Bergeal furent maires de Mantes-la-Ville, sous des étiquettes roses SFIO puis PS, Sénat en prime pour le second. Leur descendante politique et familiale a contribué à la victoire FN, tout comme sa concurrente socialiste, alors que les trois listes de gauche totalisaient plus de 50 % au premier tour.
René Martin est arrivé avec le PCF en 1977 pour casser une gestion rose marquée par la négligence, le népotisme et l’affairisme. Son successeur, Georges Godin, communiste aussi, mais beaucoup plus docile aux instances fédérales et nationales du Parti, fut moins brillant de 84 à 89, ce qui lui valut de céder le siège à un nouveau PS. À sa décharge, les temps avaient changé, la cote du PCF aussi. Le premier septennat de Mitterrand tournait le dos à une politique de gauche et aux ministres communistes, la capacité d’analyse de l’équipe de Georges Marchais montrait clairement ses limites après le coup de semonce des présidentielles de 1981.
Le rouge déteint peu
De l’autre côté de la voie ferrée, à Mantes-la-Jolie, les responsables rouges tentaient de recoller les morceaux des frasques des camarades enivrés par la prise de la mairie en 1977 par l’Union de la Gauche face au vieux réactionnaire Jean-Paul David. L’aménagement urbain valsait au rythme des sociétés d’économie mixte et des tournées de champagne, mais le Val-Fourré craquait déjà sous la drogue et le chômage. L’arrivée de la droite tout aussi affairiste de Pierre Bédier n’allait rien arranger.
Mantes-la-Ville gardait cependant figure de gauche et Limay restait imperturbablement communiste après le long règne de Maurice Quettier et son délicat remplacement par Jacques Saint-Amaux. 2014 confirme qu’il n’existe pas de métal inoxydable, encore moins quand le béton armé de gauche emprunte plus aux gravières PS qu’à la sidérurgie PCF, mais que certains cailloux sont plus durs que d’autres. Limay et Magnanville en sont.
Qu’ont fait les survivants rouges de Mantes-la-Ville ? Faire-valoir des municipalités socialistes en échange de quelques écharpes de maires-adjoints, ils se sont aperçus que la route était devenue étroite et présenté une liste Front de Gauche au premier tour du 23 mars 2014 : 10,52 %. À peine de quoi se maintenir, assez pour se rallier et perdre par procuration.
La désertion par l’abstention
L’arrivée du Front National a deux artisans principaux : la socialiste Monique Brochot et l’ex-PS « divers gauche » Annette Peulvast-Bergeal, arrivée en (courte) tête le 23 mars. Irréconciliables ? Plutôt non compatibles. La seconde a été maire avant la première, sur fond de querelles incessantes entre harpies roses. Fusionner avec sa pire camarade ? Plutôt Hitler que le Front Populaire ! Dont acte.
Roger Colombier pointe deux raisons de fond : l’abstention « record » et la politique de François Hollande, liant les deux. « Tous ces laissés pour compte ont laissé faire, se désintéressant d’une élection, parce que la politique nationale aggravait leur quotidien ». C’est vrai, mais pas un mot sur la désertion citoyenne. Vous êtes allés à la pêche pendant que la maison brûlait et vous êtes étonnés de retrouver des ruines ?
Il y a pourtant de bonnes nouvelles. « Le PCF conserve haut la main la ville de Limay et Magnanville se donne un maire communiste ». Mais comment les communistes ont-ils fait ? Si la démonstration de Roger Colombier sur le désastre de Mantes-la-Ville est pertinente, elle pèche par manque d’horizon. Il est question du « flou entretenu par les députés FG à l’Assemblée nationale et la désunion criante PC-PG lors de ces municipales ». C’est un peu court.
Le bocal et l’étiquette
En commission et en séance du Palais-Bourbon, les députés CRC ne sont pas les caniches de Bruno Le Roux, leurs votes le montrent. Ni opposition systématique ni suivisme, le vote doit s’adapter aux propositions de loi. Le groupe communiste du Sénat est clair là-dessus. Quant à la « désunion criante », elle a un cri différent selon les villes. Le ton de la voix dépend de la politique menée et de ceux qui la mettent en œuvre.
Le premier critère d’appréciation est le refus des procès d’intention. Même si je suis opposé à la politique de François Hollande depuis mai 2012, sauf en Afrique, je ne refuse pas de discuter avec un responsable politique local sous prétexte qu’il est socialiste. Que propose-t-il ? Cela me convient-il ? Les alliances se feront ou non, sur tout l’éventail de la gauche, du PRG au NPA en passant par EELV, le PCF, le PG et les autres. C’est quand la politique menée par un parti soi-disant de gauche, quel qu’il soit, est insupportable socialement qu’il faut la combattre, pas sur la vue de l’étiquette du bocal. Il est vrai que c’est plus simple politiquement quand la mairie est de droite.
La gabegie d’Évry
Je prendrai un exemple PC-PG, celui de ma ville, Évry. En octobre 2013, la section PCF a décidé de constituer une liste Front de Gauche, avec le PG et la Gauche Unie. Dire que cela a été facile serait mentir, d’autant que trois communistes, qui figuraient sur la liste sortante du PS Francis Chouat, successeur de Manuel Valls, s’y trouvaient bien et ont rempilé au mépris de la décision majoritaire de leur parti. Ils ont été au cours de la campagne les pires roquets parmi les aboyeurs socialistes.
Pourquoi les communistes d’Évry ont-ils décidé de constituer la liste qu’a menée leur camarade Farida Amrani ? Non par un rejet viscéral de toute alliance avec des forces non communistes, mais tout simplement parce que la politique municipale menée par Manuel Valls et ses successeurs subalternes tourne le dos aux mesures sociales dont une population à majorité jeune et pauvre a besoin. Une gestion à base de réceptions somptueuses, de grosses voitures de fonction, de marchés frappés au coin désastreux du partenariat public-privé et du copinage, d’une communication officielle servile et hors de prix, d’impôts locaux pimentés et de bureaucratie coûteuse, a ignoré l’aide à l’emploi local et l’accès démocratique au logement, deux détails.
Du quartier populaire au pavillon de gauche
Après une campagne de six mois menée par une équipe puisée dans les diversités d’âge, de culture et d’opinion, la liste Front de Gauche obtient 15,07 % au premier tour du 23 mars. Si la droite classique a été discrète (environ 30 %) et le FN absent, le PS et ses alliés pseudo-PCF et EELV ont sorti l’artillerie lourde de campagne, rejoints dans les hurlements par une liste NPA dont le chef de file ne s’était pas résigné à son éclipse dans l’opposition de gauche. Le second tour du 30 mars, avec 18,78 % et 4 élus, a transformé l’essai. C’est la première fois, dans l’histoire d’Évry, que les composantes du Front de Gauche ont une existence autonome dans une élection municipale. Le modèle est-il exportable ? Je ne sais pas.
Les communistes qui pleurent devraient se poser une question simple. En dehors de leur âge, qu’est-ce qui a changé depuis les années 70, où chaque quartier « populaire » avait sa cellule PCF ? Le nombre des communistes et leur domicile. La pluart ont agi comme tout être humain souhaite le faire : changer pour mieux. Il faut être un curé rouge pour rester dans un quartier pourri quand on peut se payer la tranquillité d’un pavillon Sam’suffit. Les communistes sont devenus moins pauvres et ont déménagé, les misérables sont restés dans les tours et les ascenseurs en panne. Certains votent Front National, la plupart s’abstiennent. Le lumpen-prolétariat n’est pas, s’il l’a jamais été, le vivier électoral du PCF. Il faudra s’y faire, Gavroche est mort.
Rendez-vous dans six ans
Les artisans de la bonne tenue du Front de Gauche dans certaines villes, au premier et au deuxième tour, sont pour beaucoup des militants jeunes, refusant la résignation, l’abstention, le communautarisme et le déclin social. Au-delà des noms et des visages, ils ne sont pas différents de celles et ceux qui ont mené les luttes et la Résistance en France au cours du 20e siècle. En revanche, leur rapport aux partis et aux syndicats, leurs outils de communication, leur culture générale et leur instruction, ont profondément changé, comme leur lucidité devant les jérémiades chroniques. La colère a remplacé le gémissement sur la dureté des temps, la trahison des clercs et la nostalgie de la silicose minière.
À Mantes-la-Ville, comme dans les communes passées à droite, les abstentionnistes, les tenants des divisions entre faux frères socialistes et divers gauche, les combattants individualistes ou opportunistes de la 25e heure, ont un point commun. Ils ont permis au Front National de prendre pied. Ils en auront pour leur argent. Rendez-vous dans six ans, à moins qu’ils ne s’abstiennent une nouvelle fois, encore dégoûtés de la politique, c’est-à-dire d’eux-mêmes.
Gilbert Dubant
Note de ma pomme: D'acord avec l'histoire de Mantes-la-Ville déroulée par Gilbert Dubant. D'accord aussi pour dire que les classes populaires, notamment la classe ouvrière, ne sont pas le vivier exclusif des idées de progrès social et de bouleversement de la société. Sinon, depuis le suffrage universel existant, pourquoi des gouvernements de droite (et même des applaudissement au coup d'état du maréchal Pétain en juillet 1940), alors qu'elles étaient largement majoritaires parmi les électeurs. Et dans mon activité à la SNCF, au cours des nombreuses luttes menées, des cheminots se rangeaient du côté de la direction en étant les pires des "jaunes" sans état d'âme. Ceci dit, avec un syndicat de classe (et pas que de négociation ou pire de gestion des pots de confitures), les choses avançaient. Et un comité de Parti (du PCF) sur le site ferroviaire de Mantes-la-Jolie, s'il ne réduisait pas à néant les idées réactionnaires, participaient activement au débat en montrant une autre information que celle du patronat, du Parisien, du Paris-Normandie ou de la télé. Aujourd'hui, tout cela n'existe plus et la politique recule, mais pas celle entretenue par l'oligarchie qui en a fait son job particulier.
Aussi, la politique recule, y compris parmi les militants actifs de la CGT. Un seul exemple: pour monter une liste lors des municipales (PCF et démocrates de progrès à MLJ), j'ai contacté deux camarades de la direction du syndicat des cheminots, présents sur le terrain, dans toutes les grèves et les manifs et que je côtoie de longue date. Ils ont refusé catégoriquement d'être présents sur la liste, prétextant qu'ils ne voyaient pas pourquoi s'engager politiquement. A la prochaine réunion du syndicat, je leur demanderai s'ils ont voté. Bref le recul du débat d'idées n'est pas rien y compris parmi les militants ouvriers offensifs. Dès lors, comment ne pas comprendre l'abstention populaire, surtout à Mantes-la-Ville quand plus aucun tract du PCF ne circule dans les quartiers depuis des lustres, quand le PCF se cache sous le vocable du Fg pour cacher son inaction criante? Les abstentionistes n'en auront pas pour leur argent dans 6 ans. De l'argent, ils n'en ont pas aujourd'hui et mangent du pain noir au quotidien, leur horizon seulement borné par la désespérance et les médias qui l'entretiennent. Alors non, l'abstention n'est ni lâche ni réactionnaire.
Quant à la "désunion criante entre le PCF et le PG" au sein du Fg que tu sembles minorer, le cas d'Evry, la ville que tu habites, est pourtant frappant. Voilà que la Fédération du PC de l'Essonne soutient la liste de Valls dans laquelle se trouve des élus PCF, alors que la section locale a décidé démocratiquement de partir avec le Fg. Tu oublies aussi le cas honteurx de Paris où le PC est monté sur le porte-bagages du PS au pouvoir, quand le PG partait seul. Et à Grenoble, la liste des élus sortants PS-PC ne s'est pas désistée pour la liste Verts-PG arrivée en tête au premier tour...
Sur Mantes-la-Jolie, la Fédé du PC a soutenu une liste gauche citoyenne conduite par le candidat EELV aux législatives et dans laquelle était le responsable Verts du Mantois qui n'a sorti aucun communiqué contre la politique antisociale du gouvernement. Tête de liste qui refusait l'union au prétexte de la présence de Marc Jammet seul élu PCF depuis des lustres...
Quant à dire que les communistes sont "devenus moins pauvres", si tu passais par Mantes-la-Jolie, je t'en présenterai qui habitent le Val Fourré ou ailleurs, abonnés aux associations caritatives.
Pour finir, oui à l'unité d'action avec les travailleurs dans les luttes (politiques ou syndicales) pour des lendemains qui chantent. Encore faut-il que le PCF y prenne toute sa place, sans être moulé dans un soufflet qui a du mal à prendre entre lui et le PG.
Pour le débat.
Roger Colombier
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