Eudaldo Casas à Narbonne (suite et fin)
Au plus fort de la défaite française en août 1940, Eudaldo Casas s'engage dans l'armée française pour combattre le Reich hitlérien. Le Conseil de révision de Narbonne le déclare apte au service militaire. Il signe en même temps sa demande de naturalisation française.
Son épouse, Sinta Faneca, "travailleuse de la terre", n'apprécie pas tellement l'engagement militaire de son mari à 39 ans. Ses quatre filles sont mineures et il faut de plus nourrir la famille de quatre personnes, retirée du camp de Barcarès, réfugiée dans la chambrette de leur petit appartement.
Mais en ces débuts d'années noires pour la France, les étrangers réfugiés sont plus durement pointés du doigt. Et lorsque le dictateur Franco accorde sa grâce à ceux qui rejoindront l'Espagne franquiste, la belle-soeur et la nièce de mon grand-père, sorties du camp de Barcarès, repassent la frontière. Avec eux, la famille qu'il hébergeait chez lui.
Mais dans la débâcle de l'armée française et du dernier gouvernement de la 3e République, le Catalan ne reçoit aucune feuille de route pour rejoindre un quelconque casernement. C'est le temps ou les Français pétainistes traitent dans les rues les filles de mon grand-père de "sales petites espagnoles"
Lorsque le régime de Vichy ordonne aux chasseurs de remettre à la gendarmerie armes et munitions, mon grand-père paternel, ancien combattant de la Grande guerre, obéit sans rechigner. Son voisin de palier, mon grand-père Eudaldo, enterre son fusil et ses cartouches dans de la toile huilée au fond de sa cave. Prêt à faire le coup de feu quand la libération de Narbonne viendra. Il enterre également de la propagande libertaire espagnole à la couverture rouge et noir des anarchistes
En mai 1941, Eudaldo Casas se présente devant le juge de paix de Narbonne, fort du récépissé de demande de carte d'identité française, délivré par le commissaire le 23 août 1940, et de celui de son engagement dans l'armée française délivré à la même date. Il obtient du magistrat la nationalité française pour ses quatre filles mineures.
A la libération de Narbonne, il souhaite obtenir à nouveau la nationalité française. Mais l'administration, anciennement pétainiste, a semble-t-il égaré tous les documents. Et l'intervention de ma mère auprès d'un résistant communiste revenu de déportation est sans résultat. Espagnol en règle, il aurait les mêmes droits qu'un Français.
Eudaldo Casas est enterré dans le cimetière de Narbonne en 1976.
Auparavant, il détestera les graves dissensions apparues au congrès de la CNT à Paris entre le 1er mai et le 13 mai 1945 et les scissions qui interviendront inéluctablement. Et durant la guerre froide, police française et espagnole collaborent dès 1950. Le ministère français de l'Intérieur diligente une enquête policière contre les Espagnols "abusant de notre hospitalité".
Les morts ne parlent pas. Mais mon grand-père aurait-il apprécié l'après-franquisme et la compromission du drapeau monarchiste sur l'Espagne, avec pour chef de l'Etat le dauphin Juan-Carlos désigné par Franco? Comme pour effacer l'honneur et la vaillance de l'Espagne républicaine et de ses défenseurs luttant contre le fascisme international?
Conservant son identité libertaire, Eudaldo Casas adhéra à la CGT de l'agriculture comme ouvrier viticole.
"Communiste libertaire", comme il se disait. C'est ma foi un joli nom.
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