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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

J'estime nécessaire de commémorer le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale comme "un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui ne se connaissent mais qui ne se massacrent pas". Il est tout autant nécessaire de célébrer le courage et l'abnégation des soldats français face à l'ennemi, surtout lorsqu'ils furent dirigés dans des offensives inutiles et meurtrières par l'état-major au chaud dans leur Quartier-général.

De même, il ne faut pas oublier les combats des civils à l'arrière pour mieux vivre, notamment des femmes devenues chefs de famille et spécialement des ouvrières.

MIDINETTES GREVISTES DANS PARIS. CAPTURE D'ECRAN Diary May 27, 1917

MIDINETTES GREVISTES DANS PARIS. CAPTURE D'ECRAN Diary May 27, 1917

Extraits de mon livre Le travail des femmes autrefois, paru chez l'Harmattan:

 

La réponse édifiante d'un époux mobilisé à sa femme 

Archives de la Meuse, village de Bazincourt-sur-Saulx. courrier de l'épouse, en date du 27 février 1916 : « Mon rôle de munitionnette ne me convient pas beaucoup, c’est épuisant de rester debout toute la journée (10 à 13 heures), surtout que parfois je travaille la nuit mais au moins, il me permet de subvenir à mes besoins en attendant ton retour. C’est effrayant à l’usine, la peau de certaines de mes camarades devient jaune à cause de l’acide ! » Réponse du chef de famille, le 1er avril 1916, qui termine sa lettre ainsi : « J’espère que ce n’est pas trop dur pour toi ce métier de munitionnette. Un de mes camarades m’a dit que les femmes dans les usines se font coupées les cheveux. As-tu déjà les cheveux courts ? Je n’espère pas. […] »

 

Les grèves de 1917 parmi les ouvrières 

En juillet 1915, dans la CGT, une fraction minoritaire contre la guerre, autour de Louise Saumoneau et de Pierre Monatte, directeur de La Vie Ouvrière, forme un « Comité intersyndical d’action contre l’exploitation des femmes » qui encourage les ouvrières à se défendre, en particulier contre « l’avilissement des salaires ».  Des grèves éclatent. Elles prennent de l’ampleur en 1916.

Le 16 avril 1917, le général Nivelle provoque plusieurs attaques assassines sur le front de l’Aisne. Ces échecs successifs et sanglants affectent profondément le moral des troupes. « Spontanément, des régiments, des divisions se révoltèrent. Les causes occasionnelles de cet état d’esprit étaient multiples : abus du vin, nourriture parfois médiocre, mauvais cantonnements, repos insuffisants, enfin échec de l’offensive », écrit Abel Ferry dans l’enquête que lui confie le gouvernement.

Si l’armée est touchée, la population, particulièrement les femmes, aussi. Contrôle postal des armées du Nord et du Nord-Est, du 15 au 30 juin 1917: « La pensée des troupes se tournent vers l’arrière : la crise économique, la Chambre, le Gouvernement l’occupent davantage que le boche. Les permissionnaires et les lettres du pays ravivent sans cesse ces préoccupations. Qu’il s’agisse des mineurs du nord ou de petites gens des grandes villes, c’est le même souci de la gêne et de la misère. […] Les questions d’allocations, de relève de classes, de sursis, d’ensemencement et de culture, de ravitaillement, jouent un rôle capital ».

Les grèves ont doublé et 1917 marque un pic dans les revendications des femmes : suppression du travail aux pièces et plus grande correction de l’encadrement « dont le langage est souvent offensant pour notre dignité », « à travail égal, salaire égal ». La presse parle de « crimes contre la Défense nationale ». Des grévistes sont arrêtées et condamnées.

A Paris, la grève des midinettes débute mi-mai, s’étend à trente maisons en quelques jours, puis à toute la profession. Leurs revendications : semaine anglaise, indemnité de vie chère de 1F pour les ouvrières et de 0,50F pour les apprenties. Le patronat n’offrant que quelques centimes, la grève se poursuit.

Le 2 juin 1917, Raymond Poincaré, président de la République française, note que « deux mille ou trois mille femmes grévistes ont parcouru l’avenue Alexandre III et les Champs-Élysées. Elles portaient des bannières et poussaient des cris tumultueux ». Des permissionnaires s’y sont joints et ont affronté la police qui tentait de la disperser. Le 1er mai 1917, 10 000 personnes ont participé à un meeting du Comité de défense syndicaliste, fraction de la CGT hostile à la guerre. L’Humanité décrit ces milliers d’ouvrières qui manifestent : « Les corsetières arborent fièrement une jarretelle en soie bleu ; une plume d’autruche indique le groupe des plumassières ; les employées de banque ont collé sur un carton l’affiche du dernier emprunt. […] Nos vingt sous ! La semaine anglaise ! Rendez-nous nos poilus,  scandent les manifestants. On voit les cochers de fiacre et les chauffeurs de taxi faire monter les grévistes pour les amener à la Grange-aux-Belles, le siège de la CGT, qui n’a jamais tant mérité son nom. Des soldats en permission accompagnent leurs petites amies et les gars du bâtiment descendent de leur échafaudage pour applaudir ces jolies filles. »

De mai à juin 1917, les statistiques officielles dénombrent 700 conflits, en majorité des femmes en grève. Toutes les professions féminines sont touchées. La loi sur la semaine anglaise est enfin votée

Pour les munitionnettes, Câbles secrets de l’Armée au gouvernement : « 13 mai 1917. Gouverneur militaire Lyon. Les ouvrières chargement cartoucherie Valence au nombre de 950 ont pris prétexte hier soir d’une modification tarifs salaires pour cesser travail et rester bras croisés dans ateliers. En présence de cette attitude, directeur les a autorisées à sortir à minuit 30. Sortie s’est effectuée tranquillement mais groupement s’est formé plus loin et manifestation comprenant environ 500 femmes s’est produite rue Valence. Actuellement grève continue. Femmes des autres ateliers en tout 2 500 ont cessé travail moins par esprit de solidarité que par crainte des grévistes. Après-midi cortège s’est formé sans violences et autre incident.

Directeur aidé du syndicat s’efforce de faire reprendre travail. Mais ce soir n’ayant pas encore abouti, personnel avisé par affiche que ateliers chargements et fabrications fermés jusqu’à nouvel ordre ainsi que autres ateliers de femmes. Hommes continuent travail dans mesure possible. La grève a pour prétexte des questions salaires mais en réalité pour cause de lassitude, énervement, difficultés de vie, privations notamment de charbon et en général mauvais esprit continue à régner chez personnel féminin. »

« Rennes. 5 juin 1917. Préfet Ille et Vilaine à Intérieur. Suis informé qu’un mouvement ouvrier se prépare à l’arsenal de Rennes où deux à trois mille femmes vont quitter travail demandant modification des salaires. »

« Rennes. 6 juin 1917. Préfet à Intérieur et Sous-secrétaire d’État Munitions Paris. Grève des ouvrières de l’Arsenal annoncée hier continue en s’accentuant. Elle s’est étendue au personnel masculin de cet établissement et ce matin seuls les ouvriers mobilisés ont repris le travail. Toute la matinée, des cortèges de femmes ont parcouru la ville essayant de débaucher les ouvrières des différents établissements travaillant pour la guerre. Des cris de « A bas la guerre » sont poussés par une bande de femmes et de jeunes gens malgré le poste militaire trop faible ; dans cette usine 250 femmes ont été débauchées.

A la fonderie THAU un cortège de femmes a également forcé la porte, une centaine de femmes ont été débauchées.

Toutes ces manifestations débordent le syndicat de l’Arsenal qui déclare avoir été surpris par cette grève et essaie de l’organiser dans le sens de la modération. […] Vais m’entretenir avec Président du syndicat et secrétaire Bourse du Travail pour obtenir leur concours et leur exposer de maintenir au mouvement le caractère de revendications corporatives faute de quoi l’autorité ne pourrait continuer aux manifestants la confiance et l’indulgence accorés jusqu’ici. […] Importante réunion grévistes aura lieu aujourd’hui à 16 heures pour entendre direction arsenal aux réclamations soumises ce matin 11 heures. »

La censure, 5e division d’infanterie, lettre interceptée le 5 juin 1917, de mademoiselle M., munitionnette, à son fiancé sur le front : « J’approuve les poilus qui ne veulent plus rien savoir de la guerre. A Paris, les grèves succèdent aux grèves et les poilus permissionnaires sont contents ». Et elle lui écrit la chanson entonnée dans les manifestations : « Et l’on s’en fout/ On aura la semaine anglaise/ et l’on s’en fout/ on aura les vingt sous ! »

 

A la fin de la guerre 

En 1917, le nombre de femmes au travail est de 6 200 000. La démobilisation des femmes dans les usines de guerre est brutale dès la fin des hostilités. Après avoir encouragé le patriotisme des femmes pour combler la pénurie de main-d’œuvre masculine, elles sont renvoyées dans leur foyer pour repeupler la France ou reprendre leur rôle de ménagère auprès de leurs époux.

Pour celles qui restent ouvrières, les salaires dégringolent. L’abattement pour les femmes en région parisienne est de 31% en 1921 ; il passe de 22 à 42% à Toulouse et de 16 à 37% au Havre. Et les employeurs ne peuvent que se féliciter de l’hostilité au travail féminin venue en grande part des syndicats et des ouvriers.

Le Front populaire, par la signature des conventions collectives, corrige cet abattement. Or les rémunérations des femmes demeurent inférieures à celles des hommes jusqu’en 1946.  

 

Et qu’en est-il aujourd’hui de l’égalité salariale entre les femmes et les hommes, en ce centenaire de la guerre de 1914-1918 ?

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