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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Il était une fois, au coin du feu dans les Corbières

On s'assemblait devant l'âtre enflammé, comme pour toutes ces veillées au temps de la froidure, tous jeunes et vieux, jusqu'au dernier-né endormi dans ses langes et porté par sa mère. On se rassemblait ainsi pour se sentir plus fort contre le froid hiémal qui mordait longtemps la vie et les rêves en ces Corbières. Dehors, sur le perron, le vent du Nord, le Cers dit-on en ce pays, hurlait comme un loup-garou.

Le vieux Joseph parla alors d'une voix coléreuse, tel le ru, rendu torrent sous la pluie diluvienne, emportait tout sur son passage.

- Demain,  les soldats de l'archevêque de Narbonne viendront récolter l'impôt. Le prêteur sur gages vient de perdre son épouse. Peut-être que son deuil nous sera profitable pour nous accorder quelques écus. Sinon, les hommes les plus jeunes d'ici partiront enchaînés aux galères.

-Je veux bien aller chez lui, dit la dernière de la famille, ce qui étonna tous les mâles, petits ou grands de la veillée.

En ce Languedoc patriarcal que Dieu avait posé sur la terre, ce n'était pas demain qu'une femme serait l'égale d'un homme pour gouverner dans le quotidien. Mais le plus vieux des Burgat fit taire aussitôt les murmures réprobateurs qui ourlaient les lèvres et son occitan gronda plus fort que le tonnerre: "Bien, petite, vas-y et que la volonté de Dieu soit faite!"

Le lendemain matin, Marie-jeanne partit pour la demeure de l'usurier. Elle s'était vêtue en garçon, avait caché sa chevelure de fille sous un large chapeau, ce qui dissimulait aussi ses traits. Elle avait également emporté un mince baluchon.

Chez lui, le père Lucas, habillé de grand deuil, comptait et recomptait tristement une bourse rebondie d'écus.

- Je vais chez monseigneur l'archevêque, lui annonça tout de go Marie-Jeanne. Pourriez-vous m'indiquer la route. J'ai un message de la plus grande importance à lui transmettre.

- Suis la marche du soleil dans le ciel et tu tomberas ce soir sur son castel, répondit le veuf. Mais je ne crois pas que ses soldats t'en laisseront approcher.

- Je suis pourtant l'envoyé du Ciel et dois-lui rendre compte du sort de sa mère qui est morte dernièrement,

- Comment ça, s'étrangla le mauvais homme, toutefois très éploré par le décès de sa femme.

- Et bien, dame Esclarmonde, la mère de l'archevêque de Narbonne, se tient désormais à la droite de Dieu en son paradis!

- Et ma chère épouse, l'as-tu aperçu aussi dans le ciel, reprit l'usurier, l'esprit tourneboulé.

- Hélas, pauvre père Lucas, elle se trouve à l'entrée de l'Enfer. Saint Pierre lui a défendu le paradis, mentit l'effrontée.

- Mon épouse sous la coupe de Satan, ce n'est pas Dieu possible, elle qui ne manqua aucun office et mourut après confesse muni des ultimes sacrements de l'église...

-Je peux arranger cela, je suis un ange, reprit Marie-Jeanne et cette bourse fera l'affaire. J'en ferai don aux ermites qui logent au plus haut dans cette garrigue. Saint Pierre en sera bienheureux et votre épouse sera épargnée des flammes de l'enfer.

Et Marie-Jeanne de repartir vers les siens avec la bourse farcie d'écus du méchant usurier. Mais à peine sur le chemin du retour, le chanoine de l'archevêque, sur sa mule, rendait visite à son père, le prêteur sur gages qui lui conta l'histoire. Furibond, le clerc de Rome sauta sur son animal et lui talonna durement les côtes. La mule galopa à vive allure dans la garrigue. Mais ses fers retentirent sur les pierres du chemin.

Marie-Jeanne l'entendit de loin. Elle se revêtit des vêtements féminins pris dans son baluchon, ôta son chapeau, puis montra au grand jour sa longue chevelure et ses traits. Le chanoine tomba sur une petite bergère assise sagement sur le bord du chemin.

- N'as-tu pas vu un vaurien, un sale voleur, courir comme s'il eut le diable à ses trousses, gronda l'ecclésiastique.

- Pour sûr, monseigneur! Mais ayant ouï votre chevauchée, il est parti se réfugier là-bas, derrière ce bosquet de genévriers. Je garderai votre mule en attendant que vous l'attrapiez pour le conduire au guet.

Le chanoine jugea la sente étroite qui montait vers les épineux, bordée de kermès aussi acérés. Il partit donc à pied, avec précautions, mais muni d'un solide bâton. Quand il revint, encore plus coléreux, sa mule et la bergère avaient disparu.

Il revint chez le préteur sur gages pour lui dire, afin de ne point paraître ce qu'il ne voulait pas être: "Vous aviez raison, père. C'était bien un messager de Dieu. Et pour son office, je lui ai cédé ma mule, en plus de votre bourse remplie d'écus."

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