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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Elle émane de mon camarade Gilbert Dubant, syndiqué à la CGT et rédacteur en chef de Mémoires Vives, le journal de l'institut CGT d'histoire sociale d'Île-de-France. Pour le débat.

Bric et broc,  « mercado de pulgas » et gouvernement

 

Dans son blog du samedi 2 juin 2018, Roger Colombier publie un texte intitulé « »Futur gouvernement de bric et de broc en Espagne ». Les principaux éléments me semblent exacts. En revanche, certains mots et le ton général me paraissent  ironiques et a priori dévalorisants pour une tentative de gouvernement jusqu'ici inédite. Elle mérite d'être observée sans préjugé négatif , même si les difficultés marquées par le blog sont réelles.

 

Le dictionnaire Larousse définit l'expression « de bric et de broc » comme « Au hasard, avec des éléments de toute provenance ». Première remarque, le hasard n'a pas grand chose à voir avec la situation actuelle. Roger Colombier indique à juste titre la corruption générale et en particulier les condamnations du « caso Gürtel », un énorme réseau politico-financier, qui ont amené la chute d'un Partido Popular (PP) miné par les affrontements internes entre clans mafieux, les tromperies sur les compétences des dirigeants (affaire Cifuentes) et des positions de plus en plus réactionnaires, sur les femmes, l'éducation, la religion et le souvenir du franquisme  en particulier.

Les auteurs de la chute de Mariano Rajoy sont divers, mais il ne s'agit pas « d'éléments de toute provenance ». Le PP, qui reste malgré tout le premier parti en nombre de députés et en pourcentage dans les sondages, en est évidemment absent, comme « Ciudadanos/Ciutadans », la formation de droite libérale, en progression constante aux dépens du PP. La nouveauté est la réalisation (durable?) d'une alliance de fait, au Parlement,  entre le PSOE de Pedro Sanchez et Podemos/Unidos de Pablo Iglesias.

Il me semble inexact de qualifier Podemos/Unidos de « France Insoumise à la sauce espagnole ». À Podemos/Unidos, la démocratie interne, poussée à l'extrême (votation sur la villa à 660 000 euros du couple Iglesias/Montero), la quantité de courants « officiels » et les alliances (avec Izquierda Unida, elle-même très fragmentée, et d'autres courants régionalistes) sont les marqueurs d'une identité différente de LFI, ne serait-ce que par la personnalité des dirigeants. De plus, le système politique espagnol, monarchie constitutionnelle à structure régionale, rend peu signifiante la comparaison avec la France. Fonder le voisinage entre Podemos et LFI sur une identité commune ayant pour base théorique le « populisme Mouffe/Laclau » me semble superficiel. Des contacts ont eu lieu, et continuent, entre Mélenchon et Iglesias, mais pas plus serrés pour le premier qu'avec l'allemande Sahra Wagenknecht et son nouveau mouvement extérieur à « Die Linke », qu'elle lancera en septembre 2018 et qui revendique sa proximité avec LFI. Iglesias, Montero, Errejon et Echenique, les « cerveaux » de Podemos, sont beaucoup plus réservés.

La présence dans le camp de la motion de censure des indépendantistes catalans de l'ERC (Esquerra = Gauche ou « gôche »?), et surtout des 5 députés du PNV (Partido Nacionalista Vasco, clairement de droite), peut donner en effet une impression de mariage carpe-lapin. Le PNV s'en est expliqué (El Païs, El Mundo, TVE, eldiario.es) : « Nous avons plus à gagner avec Sanchez qu'avec Rajoy ». Quels gains pour les Basques qui avaient voté le budget PP quelques jours avant ? On évaluera le prix de la traîtrise. Quelles conséquences sur les Catalans, qui envient le statut fiscal d'Euzkadi ? ERC et PNV au gouvernement ? Les Galiciens vont-ils entrer dans la vente aux enchères régionaliste lancée par Carles Puigdemont et le mafieux catalan Artur Mas ?Trop tôt pour dire.

Sur le fond, on est donc en présence d'une « union de la gauche » circonstancielle, inédite en Espagne, puisque le PSOE n'a jamais gouverné avec des partenaires « de gauche », comme IU, du fait de ses positions nettement social-libérales, mises en pratique par Felipe Gonzalez et José Luis Rodriguez Zapatero. C'est d'ailleurs de leurs  héritiers que pourraient venir les premières difficultés de Pedro Sanchez, classé à l'aile gauche de son parti, et vainqueur pour la conquête de la direction du PSOE de la patronne de l'Andalousie, Susana Diaz, à l'aile droite. Battue et publiquement furieuse, elle attend avec une impatience connue les erreurs de son rival. Tous les couacs avec Podemos et les gauches régionalistes seront exploités. Proposera-t-elle en sous-main un deal avec Ciudadanos, un moment envisagé, transformant les 71 députés Podemos en opposants ? Le parcours politique de Susana Diaz à l'intérieur du PSOE montre une femme qui s'embarrasse aussi peu que son ennemi personnel  de principes moraux.

Dire que le PSOE est « pile poil comme le Parti populaire » manque cependant de nuances, même s'ils s'accordent tous deux sur l'austérité européenne de Bruxelles et la hauteur des déficits publics. Mais Hollande et Wauquiez sont-ils jumeaux ? L'enjeu du changement de gouvernement réside surtout sur la capacité (ou pas) du PSOE, de Podemos/Unidos et de leurs « alliés » régionalistes à gouverner, directement ou par « soutien sans participation », un pays qui n'est pas encore sorti de la crise de 2008 et pour lequel tout changement social notable passe par le dépassement des 3% érigés en dogme par l'ordolibéralisme de Jean-Claude Juncker et Angela Merkel.

La participation du PNV basque et de l'ERC catalane montre deux questions majeures à traiter. Le régime espagnol doit-il être une monarchie ou une République ? Des régions comme la Catalogne et Euzkadi (ou la Galice et l'Andalousie) peuvent-elles choisir de sortir légalement de l'Espagne par referendum ? Pedro Sanchez évitera difficilement de se prononcer.

Ces difficultés  seront-elles réglées « de bric et de broc », comme les marchandages dans un « mercado de pulgas » (marché aux puces) ? Je n'ai aucun pouvoir de prédiction, mais il me semble que le mouvement social en Espagne, peu connu en France, en tout cas dans les medias principaux, hormis Mediapart, peut jouer un rôle  d'union revendicative pour retrouver un niveau d'emploi et de pouvoir d'achat digne d'un grand pays européen. Les syndicats (CCOO et UGT), dont le nombre d'adhérents est important et l'influence réelle, ne sont pas entrés jusqu'à maintenant dans la danse politicienne et ont défendu principalement les salaires, les retraites et les lois du travail. L'arrivée du PSOE à la Moncloa pourrait leur donner des idées.

 

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