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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Ils ne s'en doutaient pas, pourtant c'était leur dernière veillée d'hiver à passer ensemble. Point parce que le vent du Nord s'adoucissait ou que la vigne chanterait bientôt à la sève nouvelle, la primevère recouvrée. Mais au prochain hiver de l'an 1914, les hommes valides ne seraient plus là. Beaucoup ne reviendraient même plus dans ces Corbières et leurs veuves porteraient le grand deuil jusqu'à la fin de leur vie. D'autres retrouveraient vivants le pays natal, mais bouleversés à jamais par l'horrible boucherie qu'ils subirent. Les rescapés et les morts, tous avaient cru défendre la patrie, ils n'avaient qu'engraissé les industriels et les spéculateurs.

Oui, à partir de l'hiver 1914 et dans les saisons à venir, rien ne serait plus comme avant en ces Corbières. Et au coeur de tous ces villages de vignerons et de bergers, se dresserait un monument qu'aucun n'aurait imaginé même dans le pire des cauchemars: celui des disparus lors de cette Grande Guerre, comme la dénommeront les historiens et que l'on prit pour la "Der des der".

Mais pour l'heure, la garrigue restait identique depuis toujours. Les brebis pâturaient dans les hautes herbes sur les versants ombragés. Dans chaque côteau, derrière des murettes pour contenir l'érosion et le kermès sauvage, se blotissaient une petite vigne et son figuier. Et au-dessus du cabanon de son vigneron, un cyprès avec son plumet semblait tutoyer l'azur et l'éternité.

 

Ce fut la vieille Elisa qui conta une histoire en cette ultime veillée de l'hiver 1913, à la place de Joseph le patriarche. Comme si, peut-être, en ce Languedoc coutumier et profondément patriarcal, les femmes allaient ouvrir une aube nouvelle.

 

Au creux de la garrigue, était une toute petite maison dont les tuiles du toit rosissaient sous la patine du temps. Trois pièces à l'intérieur, une à vivre et à feu et deux réduits qui servaient de chambres. Là était le foyer d'un couple de vieillards. Ils avaient eu sur le tard une fille unique et pour ne pas qu'elle connaisse leur mauvais sort, les deux vieux s'étaient échinés durement toute leur vie. Ils s'étaient saignés à blanc pour elle, l'avaient envoyée étudier à la ville dans le meilleur des pensionnats. Puis, elle entra dans la plus grande université. Ensuite, ils lui avaient fait construire un palais, en lui accordant une rente à vie. Ce qui lui permit d’avoir quantité de serviteurs et de ne jamais travailler. Pour cela, un vieux père et une vieille mère besognèrent sans relâche de l’aube au crépuscule. Bien souvent la nuit à la lueur du firmament, ils s'épuisèrent encore, mais sans que la chair de leur chair ne daigne revenir vers eux.    

Elle était devenue une vieille fille, pour ne jamais céder une part de sa fortune avec un mari qui aurait pu lui faire un enfant. Elle devint plus méchante que la gale, châtiant à tout va ses gens, comptant et recomptant à longueur de journée l’étendue de sa fortune. Elle ne prêtait jamais, plus avare que tout ladre porté par la terre.

Ses parents décédèrent le même jour. Mais leur héritière rata leurs obsèques, trop occupée à rentabiliser son trésor dans quelque affaire.

Elle ne revint à la maisonnette familiale que pour clore la succession de ses parents. Elle évita le cimetière, la vie n’appartenait qu’au vivant. Elle  attendit le notaire dans la pièce à vivre, poussiéreuse et humide depuis que deux coeurs avaient disparu devant l'âtre ancestral. Elle s’y enferma à double tour au lieu d'aérer, agacée par avance qu’un importun vînt lui solliciter quelque grâce. Dehors, un cyprès, plusieurs fois centenaire, grinça à ce goujat en jupon qui lui tiendrait place de maître.

Dans le vieux logis, soudain la femme eut grand-faim. Or, au lieu d’aller s’attabler dans une auberge renommée des alentours, elle opta pour le chaudron regorgeant de fèves, posé-là sur un trépied. Elle alluma le feu dessous et touilla le contenu quand on heurta la porte.

Aussitôt, elle bougonna et partit rembarrer celui qui troublait son céans. Or, elle tomba sur une très vieille femme qui quémandait la charité, toute de guenilles vêtue, le teint parcheminé comme du vieux papier fripé.   

- Veux-tu décamper d’ici, rugit la vieille fille qui n’avait aucune passion pour soulager la misère du monde.

 - Pourtant, siffla l’autre à travers sa bouche édentée, le cyprès, planté dehors, est symbole de l’hospitalité en Languedoc. Son plumet, qui émerge au dessus de la garrigue, attire sous ce faîte le pèlerin, le voyageur égaré ou le mendiant. Et cela depuis des siècles. Vois plutôt comme je suis mise, avec mes hardes sur mon pauvre dos, toute décatie par la souffrance, la faim et la soif.

 - Passe ton chemin, vieille folle, toi et tes fadaises sur cet arbre dehors. Je le ferai débiter en bûche pour le brûler dans cette cheminée. Fiche-moi le camp! Tu n’auras rien de ma part, finit la maîtresse de ces lieux en claquant la porte au nez de la mendigote.

Et elle retourna à sa soupe de fèves.

Cependant, la vieille n'était pas une miséreuse, mais une magicienne. Elle jeta un sort sur cette maisonnée pas charitable pour deux sous. Et du chaudron, les fèves se muèrent en autant de petits crabes qui, dévalant du récipient, dévorèrent tout cru une très riche héritière.

 

Aujourd’hui, plus aucune petite vigne dans la garrigue ni la moindre pâture que put brouter une brebis et son agnelet, si tant soit peu qu'un berger fut encore de ce monde. Les figuiers ont dépéri, avalés par la nature broussailleuse qui s'enflamme chaque été. Le kermès a arasé les anciennes murettes et le temps écroulé le moindre cabanon. La garrigue n’est plus parcouru par aucun mendiant ni pèlerin, encore moins par un piéton. Elle est sillonnée par des engins motorisés et combien pollueurs. Dans les airs, les ailes des éoliennes, croyant ouvrir un monde nouveau, remplacent à l’horizon le plumet bienfaiteur des cyprès.

Mais si vous  passez un jour par-là et que vous retrouviez le pas tranquille du vigneron, alors je vous le dis, une sente s'ouvrira devant vous bordée d'oiseaux et de fleurs.

Et tout au bout, vous distinguerez un cyprès partant des plis de la terre et dépassant le ciel. Et sous le soleil, qu’il neige, vente ou bien qu’il fasse doux, sa ramure bruisse toujours pour les cœurs de bonne volonté.

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sorcière and co 23/03/2014 18:39

la mendigote a envahie ton âme et je crois que tu es magicien pour nous transporter illico dans la sente de garrigue bordée de fleurs et bercée de chants d'oiseaux