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Avec la création de FO en avril 1948, le monde du travail est profondément divisé. Dans le Mantois, l'Union locale CGT ne recense plus que 3 000 syndiqués, soit une chute de 50% de ses effectifs par rapport à 1946. Des sections syndicales ne sont plus que l'ombre d'elles-même comme dans les PTT, chez les luthiers ou à la filature Le Blan. Dans le bâtiment, l'avis de l'Union locale sur ce syndicat est sans ambages: "Sa gestion trop sectaire et pas toujours à sa place se fait lourdement sentir". De leur côté, la CFTC et FO ont formé un cartel inter-confédéral pour le blocage des prix sans revendiquer des revalorisations salariales.

 

L'aide américaine, connue sous le nom de "plan Marshall", comme les débuts de la "Guerre froide" entre les USA et l'URSS fracturent plus encore l'unité des salariés. Depuis 1947, les socialistes participent peu ou prou au gouvernement autour d'une "3e force" favorable aux USA qui a exclue le PCF. D'autre part, pour la première fois depuis la Libération, la droite a pignon sur rue et exerce une certaine influence dans quelques milieux populaires. En Indochine, la guerre s'étend, notamment à partir du mois de mars, ce qui accentue les clivages politiques en France.

Pour autant, les difficultés économiques et l'exaspération sociale dans certaines corporations s'amplifient. Or, pour les raisons exprimées ci-dessus, la capacité de mobilisation de la CGT et ses potentialités de riposte ont diminué.

 

La situation sociale en France:

CFTC et FO, dans leur "cartel de la baisse" sont impuissantes à enrayer la baisse du pouvoir d'achat et en septembre, elles réclameront aussi l'augmentation des salaires. Mais pour l'heure, la CGT est bien seule à revendiquer 20% d'augmentation salariale, l'alignement automatique des salaires sur les prix et la révision des zones de salaires. Dès février, elle anime donc les multiples actions qui ont lieu dans le pays. Mais, ce ne sont que des luttes partielles, dans lesquelles les mineurs sont malgré tout en pointe: grève en avril des bassins miniers du Nord et du Pas-de-Calais, grève en juillet des mineurs de la région de Saint-Etienne, grève en août dans les Houillères du Nord par exemple.

 

Le 24 septembre, compte-tenu des limites d'une mobilisation difficile à élargir pleinement, la Confédération opte pour une journée d'action interprofessionnelle, avec des débrayages  limités pour participer aux manifestations prévues à 18h dans les grandes villes.

 

La corporation minière, elle, est plus mobilisée que l'ensemble du salariat français. C'est même l'une des rares à être massivement en grève lors des actions précédentes. Les mineurs CGT ont tenu leur congrès fédéral en juin 1948 en détaillant les raisons de leur engagement dans ces luttes: salaires en berne; difficultés de vivre dans les corons; retour au ministère des Finances de Paul Reynaud, homme politique de droite; reprise de responsabilités à la direction des puits par des ingénieurs et des chefs-porions qui s'étaient compromis avec l'occupant nazi.  Et puis, les responsables syndicaux de la corporation se sentent investis de responsabilités importantes, non seulement vis-à-vis des mineurs, mais de la nation toute entière. Les mineurs n'ont-ils pas répondu présents en résistant sous l'Occupation en mai 1941 et en relevant la France à partir de juillet 1945?

 

Les décrets Lacoste du mois de septembre mettent alors le feu aux poudres: baisse des rémunérations, écrémage de 10% des effectifs, gestion du risque accidents de travail et maladies professionnelles par les Houillères et non plus par les sociétés de secours minières. Si la Fédération nationale du sous-sol est d'accord pour discuter des effectifs (gonflés durant la guerre pour soustraire des jeunes gens au STO), elle s'oppose aux deux autres prétentions du gouvernement.

 

Huit semaines de grève:

Le 30 septembre, la Fédération consulte à bulletins secrets l'ensemble des bassins miniers de France: une première dans une corporation où l'on se mettait en grève à main levée après l'intervention d'un délégué. Pourtant, le résultat du vote est limpide: 218 616 voix pour la grève, 25 086 contre et 15 502 abstentions ou bulletins nuls. Les puits sont occupés. Le 8 octobre, la CFTC et FO se rallient à la grève.

Grève des Houillères du Nord Pas de Calais 1948

 

Si le gouvernement reçoit les responsables syndicaux, en revanche il ne fait aucune proposition pour sortir du conflit. Au contraire, les CRS et bientôt l'Armée investissent puits et corons de la Lorraine le 8 octobre. Bientôt ceux du Nord et du Pas-de-Calais subissent le même sort. Du 25 au 29 octobre, les militaires et des engins blindés dégagent violemment les puits dans toute la France; les gardes-mobiles quadrillent les corons, les arrestations se multiplient, ainsi que des jugements ultra-rapides, comme des emprisonnements. La violence est inouïe. 3 mineurs trouvent la mort, 2 autres décéderont des suites de leurs blessures. De véritables batailles se déroulent dans lesquelles policiers et soldats n'ont pas toujours le dessus.

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La Fédération CGT du sous-sol pense mettre le gouvernement en échec en durcissant alors la grève. Il est demandé de ne plus assurer la sécurisation des puits durant 24h en échange du retrait des forces armées. Si cela n'a aucune conséquence sur la sécurité avec une journée sans surveillance, la presse s'en empare et proclame que la CGT veut noyer les mines. Les mineurs sont accusés d'être les hommes de main de Moscou pour fomenter la révolution en France. En même temps, d'énormes pressions sont exercées sur les mineurs immigrés et ceux venus des colonies pour les forcer à la reprise du travail. Le 2 novembre, des mineurs reprennent le travail. A partir du 11, la reprise s'amplifie et le 30, la Fédération du sous-sol est amenée à suspendre la grève.


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Dès lors, les décrets Lacoste sont maintenus, les salaires ne sont pas réévalués; 2 950 mineurs, souvent délégués ou responsables syndicaux, sont emprisonnés ou sous le coup de poursuites judiciaires; beaucoup seront révoqués des Charbonnages de France. La CGT est fortement fragilisé dans de nombreux puits et bassins.

 

La solidarité envers la grève des mineurs: 

En France, elle est à l'image de ce qui se passe dans la région mantaise. La Confédération a appelé à des débrayages partiels, mais surtout à soutenir financièrement les grévistes. Ainsi, la direction confédérale refuse-t-elle l'affrontement global et évite tout risque d'un mouvement social enfermé dans une lutte désespérée. 300 millions de francs sont ainsi récoltés dans toute la France, mais proviennent également d'URSS, de Roumanie, de Tchécoslovaquie, de Pologne, mais aussi d'Italie, de Belgique, des USA ou de Grande-Bretagne. Plusieurs centaines d'enfants de mineurs sont accueillis à Lille ou en région parisienne; la reine-mère de Belgique accueille même des fillettes.

 

Dans le Mantois, l'Union locale a collecté 66 000F et accueilli 30 gosses du 22 octobre jusqu'aux fêtes de fin d'année; elle a aussi envoyé un camion de vivres dans les corons du Nord. Mais la demi journée de grève solidaire a été un échec. Le 8 novembre, le responsable de l'Union locale, Robert Sanguin, affirme dans un rapport: que "l'aide financière au lieu de s'amplifier, baisse plutôt. Les camarades de la commission exécutive ne sont pas assez actifs au sujet de l'aide aux mineurs, ni assez vigilants quand aux collectes dans les entreprises."

 

     Images de cette grève:

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Mais des mineurs condamnés, enfin réhabilités par la justice française en 2011:

Plus de soixante ans après les faits, la cour d'appel de Versailles a donné raison à 17 anciens mineurs du Nord/Pas-de-Calais licenciés pour faits de grève en 1948, a indiqué vendredi l'un des quatre avocats qui représentent les gueules noires et leurs familles. La plupart des mineurs concernés sont morts aujourd'hui.

"La cour d'appel de Versailles a eu le courage de considérer que ces licenciements étaient discriminatoires et de ne pas faire jouer la prescription", s'est félicité l'avocat Slim Ben Achour, confirmant une information parue dans l'Humanité. Il a précisé que l'arrêt consulté par les avocats, mais pas encore notifié, avait été rendu jeudi. "Les familles sont très très heureuses et bien évidemment les quelques mineurs (encore en vie, ndlr) qu'on vient d'informer", a ajouté l'avocat, qui indique avoir "obtenu 30.000 euros par demandeur".

Interview de Marcel Barrois, dans la Voix du Nord du 12 mars 2011

Les licenciements des mineurs après les grève de 1948 reconnus illégaux : « Une grande victoire » pour Marcel Barrois

Le président de la maison syndicale des mineurs de Lens, Marcel Barrois, n'a pas caché un grand sentiment de satisfaction lorsque la nouvelle est tombée hier. La Cour d'appel de Versailles a donné raison à 17 anciens mineurs de la région (représentés parfois par les veuves ou les ayants-droits) licenciés pour faits de grèves en 1948. Chacun a obtenu 30 000 E de dommages et intérêts pour préjudice moral suite à un licenciement jugé discriminatoire.

« Il ne reste plus beaucoup de mineurs de l'époque, mais ça reste une grande victoire », s'est félicité le dirigeant emblématique de l'union régionale des mineurs CGT.

En 1948, à 22 ans. Marcel Barrois travaille à la fosse 2 de Lens : « J'ai fait la grève, j'avais déjà des responsabilités syndicales mais je suis passé à travers les mailles du filet, mais beaucoup de mes camarades n'ont pas eu cette chance. » La grève de 1948 avait été lancée contre des décrets modifiant le statut des mineurs... établit deux ans auparavant. « C'était une période trouble, on a envoyé l'armée pour calmer les mineurs, il y avait des tanks dans les cités minières », se remémore Marcel Barrois. La suite a été dramatique : le mouvement s'est affaibli et la grève s'est soldée par le licenciement de plus de 3 000 gueules noires. « Ceux qui n'ont pas été licenciés ont été convoqués pour des travaux pénibles, et ceux qui l'ont été ont bradé une partie de leur vie car à l'époque, le reclassement a été difficile », explique l'ancien leader syndical qui rappelle qu'en plus du licenciement, les mineurs ont perdu tous leurs avantages, du logement au chauffage, en passant par leur régime minier de sécurité sociale.

Insulte aux mineurs

En plus du drame social, cette vague de licenciement avait été vue comme une véritable trahison. « Les mineurs licenciés étaient souvent les plus engagés, la plupart de ceux qui ont été visés avaient été déportés pendant la guerre car ils étaient résistants », se révolte encore Marcel Barrois. Le président de la maison syndicale rappelle d'ailleurs que le premier convoi français de déportés en Allemagne était des mineurs du Nord - Pas-de-Calais. « C'était une insulte pour la profession minière, surtout quand on sait la place et le rôle des mineurs dans la reconstruction économique de la France », s'emporte M. Barrois. Les années d'après 1948 avaient été noires : suppression des comités d'entreprises des Houillères, exclusion des représentants syndicaux aux conseils d'administration, etc. « Cette grève de 1948 a été l'une des plus méchantes », conclut Marcel Barrois.

Aujourd'hui, plus de soixante ans après, la justice a donc reconnu que ces licenciements pour faits de grèves avaient bien été « discriminatoires » car deux ans avant 1948, le préambule de la Constitution de 1946 reconnaissait bien, lui, le droit de grève. Slim Ben Achour, l'un des quatre avocats qui a porté le dossier, a salué hier « une magnifique victoire pour la dignité des familles et le courage de la cour d'appel de reconnaître cet aspect discriminatoire. » L'avocat s'est appuyé sur des lois de 1984 et 2004 pour éviter la prescription et faire reconnaître les droits sociaux des mineurs licenciés en 1948. Une décision qui pourrait faire jurisprudence. « J'espère que ça va ouvrir des portes, a confié hier Marcel Barrois. C'est une très bonne nouvelle, je n'y croyais plus, et nous allons nous battre pour que d'autres familles puissent bénéficier de cette reconnaissance. » •