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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

                                                               NOEL EN MER

C’était l'an 1917, dans la nuit précédant le 24 décembre. La Première Guerre mondiale s’éternisait depuis plus de trois ans sur terre, dans les airs, mais aussi sur les flots.

A cause de cela, la côte languedocienne était soumise à un rigoureux couvre-feu dès la nuit venue, pour ne pas que les Allemands mouillent des mines à l’entrée du grau de la Nouvelle. Cependant, malgré le littoral plongé dans l’obscurité, une catalane chargée d’oranges espagnoles voguait vers le port de La Nouvelle en suivant le rivage. Elle naviguait tout feu éteint, mais son patron connaissait le golfe du Lion comme sa poche. Ce vieux loup de mer savait éviter les enrochements du cap Leucate ou les échouages à louvoyer si près de la côte. Pour lui, les astres scintillaient dans cette nuit, comme l’étoile pour les bergers.

Pourtant le danger existait bel et bien. La nuit passée, torpillé, un cargo gallois avait sombré et la mer roulait du charbon et des cadavres sur les plages. Mais Jean-François, qui gréait la catalane, tenait toujours parole. Il avait juré que les enfants de son village recevraient des oranges comme présents à Noël. Il était parti de nuit, pour aller les chercher à Port-Bou, à la frontière avec l'Espagne.

Il avait amené sa fille sur cette embarcation traditionnelle tout le long de la côte occidentale de la Méditerranée. Ces petits bateaux coutumiers pêchaient au filet la sardine ou l'anchois. Mais par ces temps de guerre, ces voiles latines ne naviguaient plus sur la mer, légères comme l'aile d'un papillon.

 Trobada de barques catalanes

On aurait pu croire que les violences du Cers feraient chavirer ces minuscules bateaux ou que des paquets de mer les couleraient à pic. Non, les catalanes glissaient en Méditerranée depuis l'Antiquité; elles avaient résisté aux bourrasques d'Eole et aux tempêtes de la Mare nostrum. Et grâce à leur légèreté et à la grande surface de leur voile, même une faible brise les firent avancer jusqu'à ce début du XXe siècle.

 

La catalane approchait du petit havre audois. Marie-Jeanne, la fille unique de Jean-François, tenait la barre, tandis que son père manoeuvrait le gréement triangulaire, attentif au moindre souffle marin pour manipuler son ample voilure. Bientôt, le petit jour se lèverait sur l'horizon de la mer. Dans peu de temps, un capitaine et sa fille franchiraient sans encombre la passe du port, entre ses deux phares, vigies aveugles devant le grand large car soumises aussi à l’extinction de leurs feux.

Marie-Jeanne sourit à son père. Elle avait bien tenu son rôle de timonier. De toute façon, Jean-François n'en avait jamais douté. Il était en avance pour son époque, surtout dans ce bas-Languedoc patriarcal et coutumier. Il amenait sa fille piéger le ragondin pour nourrir sa maisonnée; elle savait aussi comment colleter un lapin et en ces temps de réquisitions et de misères, c'était plus facile pour berner le garde-champêtre. Elle avait couru à sa suite, par combes et par vaux dans la garrigue, pour dénicher l'asperge sauvage dissimulé dans le creux d'un kermès. Grâce à lui, elle glanait chaque fruit et plante que distribuaient les saisons à qui connaissait la nature sauvage. Marie-Jeanne était une fille, mais l'égale des garçons de son âge dans le bourg, parfois plus, ce qui faisait grincer beaucoup de futurs mâles, dieux-vivant dans la société.

Des jeunes hommes valides, il n'en restait plus guère dans la Nouvelle. La folie meurtrière, engendrée par les régents du monde, en avait couché plus de quarante définitivement, morts pour la patrie. Une centaine d'autres étaient prisonniers des Allemands, d'autres comptés comme disparus et leurs familles priaient le ciel pour qu'ils soient internés chez les Boches. Dans les rues du village, erraient comme des âmes en peine les estropiés à vie, les gazés qui crachaient tous leurs poumons; ils pleuraient de ne plus jamais pouvoir cultiver leurs petites vignes. Oui, la boucherie de la Première Guerre mondiale s'éternisait de trop pour les petites gens.

 

Jean-François huma l’air chaud de la terre. Il approchait du port. Après ce lido sablonneux, qui semblait sans fin, le grincement des navires amarrés dans la darse chanterait à ses oreilles. Déjà, les vols anguleux des cormorans s'étaient élevés au-dessus des salins de Sainte-Lucie. L'aube allait poindre, tranquille comme au premier jour du monde

Or soudain, une forme sombre et allongée surgit bruyamment à la surface de la mer, tel un monstre remontant subitement des Abysses. Mais dans la petite catalane, on ne s’y trompa point. Les ultimes étoiles piquetant les nues ne se réverbéraient pas sur les écailles d’un animal marin. Jean-François et Marie-Jeanne se retrouvèrent face à un submersible allemand.

Ce sous-marin venait de chasser l’eau de tous ses ballasts pour régénérer son atmosphère, sans prendre garde à une insignifiante embarcation noyée dans le clair-obscur de l'aurore.

Aussitôt, le branle-bas de combat retentit à bord du sous-marin. Des hommes armés et menaçants surgirent de la tourelle, le doigt sur la gâchette. N'était-ce pas, à leur proue, l'une de ces chaloupes qui renseignait les croiseurs ennemis?

Mais l’officier sous-marinier du Kaiser calma cette ire. Aucun péril ne surviendrait de ce paisible esquif. C'était une catalane, un tout petit bateau de pêche avec à son bord son père et sa fille. Lorsqu'il naviguait dans la marine marchande, il en avait croisé des quantités sur la Méditerranée, depuis les côtes marocaines jusqu'à Marseille. Certes, les Boches avaient ordre de ne faire aucun quartier sur les navires de guerre ennemis, mais aussi sur toute embarcation qui eut pu les ravitailler. Et celle-ci regorgeait de paniers d'oranges.

En ce jour, sans que la victoire n'appartînt à un camp ou à l’autre, l'officier et son équipage, engoncés dans leur boite hermétique, étaient bien loin de leur mère patrie et sans espoir d’y accoster bientôt. Et survivraient-ils à la chasse enragée menée par la flotte ennemie? Hier, ils avaient échappé de justesse à la meute qui les cernait chaque jour davantage. Or, demain serait Noël, la fête pour tous les hommes de bonne volonté. Alors, que voulez-vous, le commandant sauta dans la catalane, serra la main de son patron et embrassa sa fille sur les deux joues.

 

Il allait repartir pour les profondeurs de la mer et cette effroyable guerre, la pire que jamais la terre n’eut connu jusqu’à ce jour.

- Attends, lui dit dans son dos Jean-François et son occitan crissa plus rudement que du gravier dans une rivière, tant il fut ému. Ramène à ton bord quelques oranges.

- Prends ce paquet de tabac gris, reprit alors l'officier allemand dans sa langue originelle, empreint également d'émotion, en se retournant et après avoir fouillé dans son paletot

La raison peut-elle expliquer que deux ennemis farouches, à l'idiome si étranger l'un de l'autre, purent se comprendre ?

Dans le port de la Nouvelle, Jean-François consigna qu’il dut remettre, sous la contrainte à un sous-marin boche, une partie de sa cargaison. Ce n’était évidemment pas vrai, mais les autorités militaires françaises, qui vérifièrent ses documents de bord, le crurent.

 

Demain, Noël tinterait doucement au clocher du port de la Nouvelle. A minuit, sous le feuillage des étoiles, des enfants mordraient à pleines dents dans leurs oranges et des sous-mariniers allemands, au fond de la mer, en un peu de soleil. Et cela serait bien.

                 

Les petites catalanes ont définitivement disparues de la Méditerranée. Depuis les années 1960, des chalutiers ratissent les fonds de la mer, détruisant tout l'éco-système pour le seul profit des entreprises industrielles de pêche.

Mais des femmes et des hommes de bonne volonté luttent contre l'exploitation capitaliste de notre planète, pour qu'un jour la terre soit bleue comme une orange. Et c'est bien.           

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caroleone 07/10/2013 13:23

Bonjour Roger,

Elle est magnifique cette histoire, riche d'enseignements, de sentiments humains qui dépassent toutes les guerres du monde et le vent dans la voile de la catalane est porteuse d'un bel espoir ainsi que sa chute, rappel de ce poème d'Eluard que j'aime beaucoup.

Amitiés

caro

Roger Colombier 14/10/2013 14:34

Le voili, le voilà.

caroleone 14/10/2013 14:18

Bonjour Roger,

On a pas eu notre petit coup de Cers ce WE......?

Amitiés

caro