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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Autrefois, au large du port de la Nouvelle, une bande de pirates écumait toute la côte. Depuis son palais, l'archevêque de Narbonne, prince du port et de toute la région, s'attristait chaque jour davantage. Ces forbans pillaient ses navires chargés de sel ou d'asperges, ses pinardiers qu'il expédiait au quatre coins du monde et ses catalanes ventrues dans lesquelles le poisson s'entassait.

Ces bandits étaient de la pire espèce. Leur chef avait les dents si dures qu’il mangeait des cailloux. Son second était un colosse, plus grand qu’une montagne qu’il se brûla le nez au soleil. Et leurs acolytes étaient de la même trempe. L’un crachait des noyaux de cerise si loin qu’ils lui revenaient sur la nuque après avoir fait le tour de la terre, pour l'assommer. Un autre courait si vite qu’il dépassait le vent du Nord. Le chef de ces pirates eut malgré tout un fils qui dévora sa mère toute crue à sa naissance.

 

LES PIRATES DU PORT DE LA NOUVELLE ET LE PETIT MARIN

A la fin, le prince-archevêque qui vendaient, pour son seul et grand profit, le vin des vignerons, le poisson des pêcheurs, les asperges des cultivateurs ou le sel des sauniers en eut assez de cette plaie qui pillait ses navires de commerce. On pouvait être dignitaire de l'Eglise du pape, mais tendre chrétiennement sa joue et se laisser dépouiller n'étaient pas dans son missel. Il fit donc construire par les charpentiers du port un énorme bateau de guerre. Cela lui coûta fort cher. Mais en ce temps-là, la cassette d'un prince-archevêque était insondable, comme le sont les voix de Dieu parait-il.

Il fallait toute une année pour aller de la poupe à la proue du vaisseau en question. Il était pourvu de douze postes de vigie, perchés en autant de mâts, pour guetter plus loin que le pôle Nord. A la proue, se cantonnait son armée, avec toute son infanterie, son artillerie et sa cavalerie. En fait de soldats, c'étaient tous des gens de sac et de corde, sans foi ni loi, mais exempts d'Enfer puisque enrôlés sous la bannière de l'Eglise. A tribord comme à bâbord du vaisseau, cinquante rangées de canons ouvraient leurs gueules sur les flots. Le prince-archevêque du port de la Nouvelle et de toute la région pouvait donc voir venir.

Avant d’être lancé sur les flots, l’on dut piocher longtemps pour élargir l'entrée du port, puis reculer bien plus loin le phare de la passe, afin qu’il pût sortir du port. 

 

Il y avait aussi à la Nouvelle un tout petit marin, haut comme trois pouces. A cause de cette taille ridicule, on n’avait pas voulu de lui sur le cuirassier.

Aussi, dans son coin avait-il construit un petit bateau à son image pour chasser les pirates. Cela fit bien rigoler, car il fallut un chausse-pied pour qu’il s’y assît dedans. Alors, resta-t-il constamment debout, ce qui fit rire fort tout le village lorsqu’il manoeuvrait dans le port, du moins dans l’espace réduit que le navire de guerre n’envahissait pas. On brocarda donc tant et plus ce microbe qui voulait surpasser Goliath. "Si tu partais en mer", lui rit-on au nez, "à coup sûr,un gabian (un goéland en occitan) te croquerait, comme une petite crevette, en guise d'amuse-gueule".

 

Le mastodonte d’acier du prince-archevêque appareilla sous les vivats de la foule, à la grâce de Dieu mais surtout de sa formidable puissance de feu, de l'épaisseur de sa coque blindée et des soldats aguerris prêts à tout à son bord. On pouvait être prélat de l'Eglise de Rome et ne pas trop croire à un miracle divin pour éradiquer une bande de pirates.

Mais la Méditerranée est une mer changeante. Parti par temps clair, le navire de guerre s’engouffra d’un coup dans une brume des plus épaisses, à ne pas voir plus loin que le bout de sa proue.

Les pirates en profitèrent pour l’aborder par là, au nez et à la barbe des douze vigies aveuglées dans l’ouate marine. Ils rapinèrent tant et plus, puis se retirèrent. Et lorsque l’armée, enfin alertée, parvint au bout de six mois de ce côté-ci, il y eut belle lurette qu’ils avaient débarrassés le bord. Ils avaient eu même tout le loisir de miner la proue et de la faire exploser lorsque les militaires archiépiscopaux parvinrent jusque là. Eventré, le navire qui fut l’honneur de tout un village, surtout du prince-archevêque qui le régentait, sombra corps et bien.

 

« A mon tour, dit alors le petit marin pas plus haut que trois pouces. »

On le laissa filer vers le grand large, persuadé qu’il finirait dévorer par les poissons. Puis, le village prit le grand deuil, surtout le prince-archevêque qui ne pouvait plus vendre le sel, le vin, les asperges ou la pêche en lieu et place des sauniers, des vignerons, des cultivateurs ou des pêcheurs qu'il exploitait.

 

Le guetteur des pirates, à l’affût en tout ce qui quittait le port, distingua bien un tout petit marin droit tel un i sur son minuscule navire. Mais il n'envisagea aucun danger de ce côté-là. Pour autant, l'infâme bandit héla ses coreligionnaires. Ils devaient voir ce prodige en ce tout petit homme marchant sur les flots.

« C’est le fils de Jésus en personne, puisqu'il flotte sur la mer », affirma le chef de ces assassins qui avait lu le Nouveau testament avant de le manger parce qu'il eut grand-faim. Et tous ces bandits de se signer et prier les yeux fermés, car on était à bord chrétiens avant d’être des  brigands de la pire sorte.

Alors le petit marin usa de ce répit qui s’éternisa. Il tira une belle bordée de tous ses petits canons, car son insigne rafiot en disposait toute une flopée. Mitraillé sur un flanc, le bateau  des pirates, touché, chavira, puis sombra aussitôt, emportant dans le fond de la mer son maudit équipage toujours en proie à son extase pieux.

 

A son retour, le petit marin fut adulé comme il se devait par les habitants du port, surtout par le prince-archevêque. Celui-ci désira l'adouber grand amiral et aussi son secrétaire particulier chargé de ses affaires. En ce temps-là, déjà, les grands voulaient que les petits s'échinent plus pour gagner moins.

Mais le petit marin refusa tout net et gréa aussitôt vers le grand large. On ne le revit plus.

Une cigale dit l'avoir vu voguer sur une aile du Cers vers les étoiles, lorsque les palombes reviennent au printemps. La nuit, il céderait la clé des songes aux enfants et aux gens qui ont du coeur à revendre. Mais, c'est bien connu, on ne croit jamais les cigales, surtout celles qui parlent comme vous et moi.

C'est peut-être bien dommage.

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caroleone 15/09/2013 19:43

Bonsoir Roger,

Le Cers aère les récits et les neurones : OUAH ! ça bouillonne dur dans ta petite marmite !!
C'est un peu l'histoire du roseau et du chêne mais version marine et occitane, en tout cas j'aime la chute.
Et puis j'aime bien le coup du noyau de cerise qui fait le tour de la terre : plus jamais je ne cracherais à présent un noyau de cerise sans me retourner......

Amitiés

caro