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Le syndicalisme en France et dans le Mantois au lendemain de la Libération du pays:

A la Libération, la CGT, auréolée pour son rôle actif dans la Résistance et reconstituée sous l'Occupation en 1943, obtient une puissance encore jamais atteinte dans son histoire. En avril 1945, elle s'est donnée deux secrétaires généraux: Léon Jouhaux pour l'ancienne tendance dite "confédérée" et Benoît Frachon pour celle des ex-"unitaires". A son congrès d'avril 1946, elle revendique plus de 5 500 000 syndiqués. Toujours au lendemain de la guerre, la CFTC a refusé à plusieurs reprises l'unité organique que la CGT lui a proposée.

 

Dans le Mantois, les archives de l'Union locale dénombrent plus de 5 000 syndiqués en mars 1945. Le taux de syndicalisation dans certaines entreprises est faramineux, comme à la filature Le Blan où la CGT syndique 420 travailleurs sur 450; des sections syndicales sont créées dans des professions où les salariés sont éparpillés comme chez les femmes de ménage ou les ouvriers agricoles. A la date du 25 janvier 1946, l'Union locale CGT revendique environ 7 000 syndiqués. D'ailleurs, elle envisage d'avoir un permanent et une ligne téléphonique payés par les cotisations (1F, 50 par syndiqué). Elle intercède auprès du ministère de la Production industrielle pour recevoir une machine à écrire afin "d'assurer le  bon fonctionnement de son bureau permanent." (Voir page la machine-à-écrire du ministre). 

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                                                             Cartes syndicales d'adhérents du Mantois

 

Dans le même temps, La CGT engage toutes ses structures dans une bataille pour l'accroissement de la production nationale. En cette année 1945, l'économie française est délabrée, des usines sont détruites, d'autres ont vu leur outillage pillé par les occupants lors de leur retraite. Les transports sont désorganisés. Dans le Mantois aussi, les ponts et le chemin de fer ont durement souffert des bombardements. Le niveau de production industrielle est tombé à 32% de celui de 1938 et celui des biens de consommation considérablement réduit. Le marché noir continue de sévir et de nombreux travailleurs sont au chômage par suite du marasme économique. Benoît Frachon le dit ainsi: "Notre bataille pour la production est une lutte pour soulager les souffrances de notre peuple, pour améliorer le sort de la classe ouvrière, pour garantir à notre pays un avenir plus prospère dans l'indépendance économique et politique." Et la CGT d'organiser des "comités patriotiques de production" devant recenser dans chaque entreprise les dégâts faits par la guerre et engager le travail pour le redressement. La CGT de la filature Le Blan, à Mantes-la-Ville, adresse le rapport suivant à cet organisme en mai 1945: "...Production moyenne en 1944: 29 700 kg, production depuis mars 1945: 33 000 kg pour atteindre 121 000 kg en novembre. La production sera ensuite de 200 000 quand la production électrique sera suffisante. En attendant, deux équipes en continu font 48h par semaine". Voir à ce sujet la page Une Bourse du travail à Mantes.

 

L'année 1946:

Au sortir de la Guerre, Gabriel Roulleau, secrétaire général de l'Union locale avait prévenu que son organisation s'engagerait dans la reconstruction de la région mais que nul ne contrecarre les efforts des travailleurs. Mais des crispations politiques apparaissent dès le début de l'année.

 

Le 21 janvier, le général de Gaulle démissionne du gouvernement, n'admettant ni la présence de 5 ministres communistes ni de diriger la nation conformément aux règles issues du conseil National de la Résistance. Il apparaît aussi que des socialistes souhaitent un gouvernement homogène dirigé par leur parti avec Léon Blum comme président du conseil des ministres. Dans le même temps, si la production industrielle augmente considérablement, le pouvoir d'achat stagne à 48% par rapport à 1938.

 

Le 1er mai 1946 est l'occasion de montrer toute la détermination et la force de la CGT dans le Mantois. Devant la Bourse du travail, Gabriel Roulleau s'exclame: "Vive la Sécurité sociale, l'augmentation des salaires de 25% et que débute franchement l'épuration". En effet, l'Union locale considère que le patronat et quelques anciens soutiens du régime de Vichy cherchent à faire capoter cette France démocratique et sociale qu'elle espère.

 

Dans un tract du 11 juillet, la CGT de la filature le Blan est explicite à ce sujet:" Depuis trop longtemps, ce sont ceux qui produisent et qui peinent qui se privent, alors qu'une minorité accumule des profits scandaleux".  Le 19 juillet, devant un rassemblement à la Bourse du travail, une résolution est votée; elle stigmatise "une partie du gouvernement français qui retarderait la mise en place effective de la Sécurité sociale au 1er juillet".

     Devant l'ampleur de la contestation syndicale,  les salaires sont relevés de 17 à 35% et les allocations familiales de 50%. Mais l'écart entre les prix et les salaires continuent de s'aggraver sans que l'Etat ne semble sans inquiéter. Il apparaît aussi que de plus en plus de socialistes affirment que l'augmentation des salaires entraîne obligatoirement une hausse du coût de la vie., alors que 25 grandes sociétés françaises ont multiplié leurs bénéfices par 5.

     En décembre 1946, la CGT revendique une nouvelle revalorisation des salaires, la baisse des prix et une lutte contre la spéculation. En cette fin d'année, débute la guerre coloniale d'Indochine, malgré que la France ait reconnu auparavant l'indépendance du Vietnam et engagé des discussions avec celui-ci.

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                                                     Manifestation dans le Mantois à l'occasion du 1er mai 1946.

 

La scission syndicale en germe:

1. Le journal Résistance ouvrière.

 Avant la Deuxième guerre mondiale, les confédérés autour de Léon Jouhaux avaient chassé les unitaires de la CGT et le gouvernement avait interdit La Vie Ouvrière en septembre 1939. Pour la plupart, les unitaires, autour de Benoît Frachon, étaient rentrés dans la clandestinité, puis dans la Résistance contre l'occupant nazi et le régime de Vichy; dès l'été 1940, ils avaient formés des Comités populaires, au début organismes clandestins chargés de fomenter des revendications, puis ensuite la lutte armée. La Vie Ouvrière, devenue clandestine, fut le porte-parole de l'action de cette partie de la CGT.

 

En 1943, autour de Léon Jouhaux, en résidence surveillé, puis déporté, des confédérés impriment Résistance Ouvrière qui se veut "pour l'unité de la classe ouvrière". Cette même année, La CGT va se réunifier dans le combat commun de la Résistance. Or, si à la Libération la Vie Ouvrière devient le journal de toute la confédération, Résistance ouvrière reparaît légalement le 29 novembre 1944., avec comme souci principal le redressement interne de la CGT. En fait, reprendre le contrôle de ses instances, car au sortir de la guerre, les confédérés n'y sont plus majoritaires, les ex-unitaires ayant la direction de 21 fédérations sur 30.

 

Résistance Ouvrière devient Force Ouvrière et poursuit sa publication au mépris des statuts confédéraux, puisque le journal n'est ni l'organe de presse de la confédération, ni le journal d'un organisme territorial ou d'une fédération de la CGT. Il n'est que l'expression d'une tendance autour de cinq secrétaires confédéraux avec Léon Jouhaux, l'un des deux secrétaires généraux de la CGT.

 

2. Les "Amis de Force Ouvrière".

A partir de décembre 1945, cette organisation se créée avec des cartes d'adhérents et la perception de cotisations. Bien souvent, elle exprime des conceptions syndicales en opposition avec les décisions prises unanimement par le bureau confédéral de la CGT.

 

3. La Fédération syndicaliste des PTT et celle des chemins de fer.

En juillet 1946, après une grève dans cette corporation, se forme un Comité d'action syndicaliste, qui va se transformer en Fédération syndicaliste des PTT, autonome de la CGT. En décembre 1947, au plus fort d'une grève, même scénario parmi les cheminots et la création d'une Fédération syndicaliste des chemins de fer qui se sépare de la Fédération CGT.

 

4. L'action fractionnelle des groupes "Force Ouvrière".

Robert Bothereau, ex-secrétaire confédéral de la CGT et futur secrétaire général de FO, lors de son discours d'ouverture au Congrès constitutif de la confédération FO le 13 avril 1948, déclare: "Notre tâche à nous, militants en place, était de rassembler ceux qui pensaient comme nous-mêmes et de créer la liaison indispensable. Nous l'avons fait à l'origine par la création d'un journal que vous connaissez bien, notre organe Force ouvrière... Notre journal a été le noyau de cette liaison. Il s'est avéré insuffisant parce qu'il fallait pénétrer plus à fond l'organisation syndicale. Et c'est alors que nous avons pris la décision, sachant bien que nous étions en contradiction formelle avec les statuts de la CGT, de créer nos groupes "Force Ouvrière".

 

Ces groupes se sont donc constitués dans les syndicats, les fédérations et les unions départementales. Outre le journal Force Ouvrière, ils distribuent aussi les brochures de la Documentation économiques et sociales, organisme qui n'appartient pas à la CGT. Mais leur activité essentielle est de saboter les décisions des assemblées statutaires confédérées et de manoeuvrer pour conquérir des postes de responsabilités dans les syndicats. Une Conférence nationale des groupes FO se tient les 8 et 9 novembre 1947. Un collectif central est créé pour assurer la direction générale de la fraction.

 

1947, l'année de la scission:

 En ce début d'année, La CGT campe toujours sur ses revendications, à savoir l'augmentation des salaires et le blocage des prix. Au contraire, les socialistes prônent  le ralentissement du programme politique issu du Conseil National de la Résistance. "Nous voilà revenu  comme aux lendemains de 1936, lorsque le gouvernement de Léon Blum  déclarait la pause sociale", dit la CGT. La situation internationale se tend entre l'URSS et les USA et ceux-ci comptent imposer à l'Europe le plan Marshall. Les socialistes français souhaitent un gouvernement de "troisième force" qui exclurait le PCF, premier parti de France.

 

Fin avril, les salariés de Renault-Billancourt se mettent en grève pour l'augmentation de leur pouvoir d'achat .Et le PCF, à la Chambre des députés comme au gouvernement, soutient leurs revendications. Le 1er mai est l'occasion de manifester pour l'amélioration des conditions de vie et le respect des conquêtes de la Libération. Les ministres communistes sont chassés du gouvernement le 4 mai. En juin, les cheminots, à l'appel de la CGT et de la CFTC, se mettent en grève. Ils obtiennent un protocole d'accord avec la SNCF. Mais en octobre, le gouvernement le remet en cause. Les sites ferroviaires reprennent l'action. Depuis Marseille, le mouvement de grève s'étend  en France à la métallurgie, les mines ou chez les dockers. Fin décembre, le ministère du Travail recense plus de 2 millions de grévistes.

 

Dans la même période, le gouvernement s'apprête à signer le plan Marshall que la CGT considère comme un asservissement économique de la France vis-à-vis des USA. Dans la confédération, la fraction Force ouvrière s'oppose sur ce point à la majorité de la CGT lors de la réunion de ses instances dirigeantes les 13 et 14 novembre 1947 (857 pour la position confédérale, 127 contre); à cette même réunion, elle s'oppose à la consultation  démocratique des travailleurs, syndiqués ou non dans le cadre de l'entreprise, sur la grève en cours. (832 pour le vote des salariés, 101 contre).

 

Dès lors, en France comme dans le Mantois, des consultations à bulletins secrets sont organisées. Si la majorité des syndicats de la région respectent cette consigne confédérale, d'autres comme les maçons ou les ouvriers des travaux publics décident la grève à main levée. De ce seul fait,  les partisans de Force ouvrière  s'essaient à remettre en cause le mouvement qui a été décidé à bulletins secrets ailleurs.

 

 La réunion du 16 novembre à la Bourse du travail des responsables syndicaux du Mantois est quelque peu houleuse entre les tenants majoritaires de la ligne confédérale et les minoritaires de Force ouvrière. La réunion du 21 novembre montre plus encore les cassures dans la CGT. Extraits du compte-rendu de cette réunion: "le syndicat de la filature ne fait aucune politique et 43 salariés ont voté pour la grève et 350 contre... Le syndicat des PTT explique sa démobilisation  à cause des femmes qui ont chambardé le vote...La Cellophane ne fera pas grève, car la fédération n'a pas soutenu sa grève de novembre-décembre 1946... Des cheminots expriment leur position contre la grève...Étonnement des luthiers sur les modalités de la grève car en 36, il n'y avait pas eu de vote..." Et le responsable de l'Union départementale de la CGT, présent à cette réunion, aggrave la situation en demandant de "faire reculer les ennemis de la classe ouvrière et choisir soit la gauche, soit la réaction".

 

Dans le Mantois, la CGT de la SNCF distribue un tract vilipendant les diviseurs et mettant en exergue  'action syndicale clandestine durant la guerre, ses martyrs et sa force dans la Résistance. Elle rappelle également "que la grève présente a été soumise aux adhérents et qu'il faut respecter le suffrage des urnes". Les tenants de la Fédération syndicaliste des chemins de fer, qui s'est formée depuis peu sur le site ferroviaire, déclare quant à elle que "la démocratisation de la CGT exige la pratique du suffrage universel et la libre consultation des travailleurs".

 

La scission syndicale avérée, dans les chemins de fer comme dans d'autres entreprises de la région, le mouvement de grève s'affaiblit. Le 9 décembre, le Comité central de grève appelle à la reprise du travail. Certes, il y a eu des augmentations salariales de 22 à 24%, mais rien sur le blocage des prix et l'inflation galopante.

 

Seconde Conférence nationale des "Amis de Force ouvrière", à Paris les 17 et 18 décembre, qui décide de la scission au niveau de chaque structure de la CGT, de constituer une nouvelle confédération et de la démission du bureau confédéral de leurs camarades.  Dans le Mantois, autour d'Emile Géhère, qui s'est institué secrétaire régional de Force Ouvrière, la scission au sein de la CGT est consommée dans une réunion tenue à Mantes-la-Ville. 

 

Au niveau national, Les fédérations syndicalistes des PTT et des chemins de fer vont rejoindre la nouvelle confédération. La Fédération CGT de l'éducation nationale, quant à elle, vote son autonomie après différents votes de ses mandants: maintien dans la CGT: 2 081 pour, 3 435 contre; adhésion à FO; 1 052 pour, 4 279 contre; pour l'autonomie; 3 795 pour, 1 666 contre. Les enseignants du technique, eux, restent dans la CGT. 

 

L'année 1948:

La Confédération générale du travail FO est constituée les 13 et 14 avril 1948, avec Léon Jouhaux comme président et Robert Bothereau secrétaire général. Aucun historien sérieux n'infirme que des fonds venus des USA l'ont aidée à se constituer. Il demeure à ce sujet l'étendue de cette aide, car ni FO ni l'American fédération of labour des Etats-Unis n'ont ouvert leurs archives aux chercheurs. En France, Léon Blum, dirigeant socialiste, dans le Populaire du 18 décembre 1947, avait déclaré: "Le devoir du Parti socialiste est d'appuyer de toutes ses forces le mouvement de Force Ouvrière. Il faut détacher les travailleurs de la tyrannie absurde et intolérable du communisme. C'est sa tâche vitale".

 

En France, le niveau des grèves  va s'établir ainsi: 1947, 23 361 milliers de journées de travail; 1948,  11 919 milliers de journées de travail; 1949, 7 229 milliers journées de travail. 

syndicalisme002Chapeliers grévistes à Mantes 1912

 

En guise de conclusion:

Communiqué de l'Union locale CGT à ses syndicats pour le premier mai 1949: "Si  'année dernière, le défilé était plutôt maigre, il doit cette année au contraire avoir une ampleur jamais atteinte encore. Nous réussirons dans ce domaine dans la mesure où nous réussirons à faire le travail de préparation avec les travailleurs... Le meeting est prévu à 17h. Il sera à l'image du défilé, c'est à dire qu'il y aura du monde dans la mesure où nous aurons amener du monde au défilé... Il ne faut pas perdre de vue que le premier mai doit être placé sous le signe de l'Unité des travailleurs. Dans chaque entreprise, les responsables des autres organisations syndicales doivent être contactés. Cependant, il ne faut pas oublier que leur réponse ne sera favorable dans la mesure où nous aurons déterminé chez leurs adhérents un courant en faveur de l'Unité et de l'action commune. Pour arriver à un tel résultat, il est nécessaire, avant toute autre chose, de bannir le sectarisme."

 

En 1945, la constitution de la CGC avait précédé celle de FO. En 1964, la CFDT faisait scission avec la CFTC. En 1993, La FSU se formait hors de la FEN. En 1994, celle-ci avec d'autres syndicats autonomes fondait l'UNSA. Les organisations SUD se créaient à partir de 1995.

 

Aux élections prud'homales de 2008, auxquelles ne participaient pas les fonctionnaires et les personnels à statut de la Poste ou de France-télécom, la CGT recueillait dans le Mantois 40, 60% des suffrages exprimés, la CFDT 21, 94%, FO 11, 57%, la CFTC 8, 46%, la CGC 7, 49%, l'UNSA 5, 01%, SUD 3, 74%, divers 1, 18%.

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Effigie de la République du Travail  longtemps au fronton de l'ancienne Bourse du travail à Mantes