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      Débutée avec l'arrivée du chemin de fer au 19e siècle, l'industrialisation du Mantois s'accentue après la Deuxième guerre mondiale et se poursuit durant plus de trente années. C'est l'époque des "trente glorieuses", qui fait de la région l'un des secteurs d'expansion économique du bassin parisien. Les atouts du Mantois sont considérables en matière de transports des personnes et des marchandises: la Seine, les routes, l'autoroute A13 et le rail avec Mantes-la-Jolie au coeur d'une étoile ferroviaire à cinq branches. Et en 1982, la région est un réservoir de main-d'oeuvre et un lieu de création d'emplois.

 

     Les industries dans le Mantois en 1982.

     Les chiffres cités ci-dessous proviennent du bulletin d'information départemental des Yvelines (mars-avril 1982)

     - Le secteur agro-alimentaire.

     Malgré une superficie agricole en diminution depuis le 19e siècle, les productions céréalières, maraîchères et laitières sont toujours présentes; et un certain nombre d'exploitation familiales sont spécialisées dans la culture fourragère intensive ou la production avicole. De ce fait, l'agro-alimentaire est l'une des toutes premières activités économiques de la région. On dénombre à cette époque:

     La Coopérative laitière à Mantes collecte 20 millions de litres de lait par an, dont environ 14 millions sont collectés auprès des 300 producteurs sociétaires de la région. Elle emploie 135 personnes pour fabriquer annuellement 40 millions de pots de yaourt et mettre en bouteille 13 millions de litres de lait. Son chiffre d'affaires annuel dépasse les 100 millions de francs.

 

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     La Coopérative agricole de Mantes assure la collecte de 63 000 tonnes de céréales produites dans la région par 400 sociétaires. Le poste de chargement de péniches sur la Seine est de 120t/heure. Elle emploie 25 salariés pour un chiffre d'affaires annuel de 62 millions de francs, auxquels s'ajoutent 24 autres millions avec l'activité d'approvisionnement des agriculteurs (engrais et produits de traitement).

     L'abattoir municipal de Mantes assure l'abattage principalement de 6 000 tonnes de viande bovine par an. 60 salariés y travaillent, le chiffre d'affaires annuel est de 150 millions de francs.

 

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     Les Établissements Truffaut à Mantes abattent, eux, une moyenne de 9 000 tonnes de viande porcine. La société emploie 50 personnes pour un chiffre d'affaires annuel de 65 millions de francs.

 

     - Les transports.

     La SNCF emploie 753 cheminots sur les sites ferroviaires de la région. Le trafic voyageurs est en constante augmentation. En ce qui concerne celui des marchandises, les produits sidérurgiques représentent 138 000 tonnes, la ferraille 137 000 tonnes, le produit du Bâtiment et des Travaux publics 63 000 tonnes et celui de l'industrie chimique 30 000 tonnes. D'autre part, le Service national des messageries assure un transport intérieur et international depuis le colis de 5 kg jusqu'au lot de plusieurs tonnes.

 

     - Le secteur industriel.

    La Centrale EDF de Porcheville emploie 600 personnes et produit largement la consommation électrique des Yvelines et concourt aussi à l'alimentation des régions voisines.

    La raffinerie Elf de Gargenville possède des bacs de stockage d'une capacité de 200 000m3. Cette raffinerie est destinée à la production du fuel lourd, nécessaire notamment à la centrale EDF.

    La Cellophane à Mantes-la-Ville fabrique de la pellicule pour emballage. avec un effectif de 1 030 salariés, elle commercialise chaque année 30 000 tonnes de pellicule cellulosique et 6 000 tonnes de films polypropylène.

 

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      L'usine Dunlop à Mantes fabrique des matelas, des oreillers, des coussins, des éléments pour les sièges de voitures, ainsi qu'une gamme de canapés et de fauteuils. Elle emploie 480 salariés et chaque année 10 000 tonnes de produits sortent de l'usine, soit 6 millions d'objets dont 300 000 matelas.

 

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     La société Grévis à Limay emploie 94 personnes pour la recherche et le développement de procédés pour la synthèse organique, la production de principes actifs pour l'industrie pharmaceutique. Sa production annuelle est d'environ 80 tonnes.

     Herberts-France à Mantes-la-Ville emploie 220 salariés. Sa production de peintures, de colles, de vernis et de stratifiés est axée sur le secteur de l'automobile et celui du jouet, des articles ménagers et des machines agricoles.

      Les Ciments français à Gargenville occupe 315 salariés. Sa production de ciment était de 300 000 tonnes en 1920, elle est en 1982 de 1 250 000 tonnes; viennent s'ajouter les 500 000 tonnes produites par 100 personnes à Guerville.

      Les Ciments Lafarge de Limay emploie 78 salariés pour une production annuelle de 520 000 tonnes expédiées en vrac ou en sacs.

     Alpa à Gargenville fabrique des fers à béton en acier crénelé. 300 personnes produisent 200 000 tonnes/an.

     Solex à Limay, spécialisé dans la fabrication de carburateurs, est devenu aussi une importante entreprise de sous-traitance pour l'informatique, la téléphonie et les loisirs, forte de 220 salariés.

      CCM Sulzer à Mantes-la-Ville. Avec plus d'un milliers de personnes, la société fabrique des moteurs diesels pour la marine ou les chemins de fer, des pompes centrifuges, des échangeurs de chaleur pour le nucléaire comme des compresseurs frigorifiques.Photo ci-contre:

 

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     Turboméca à Mézières-sur-Seine est mondialement connu comme fabricant de turbines. L'usine s'est agrandie en construisant aussi des compresseurs à géométrie variable. Elle emploie plus de 180 personnes.

     Aviac, sur Mantes-la-Ville, est forte de 237 salariés pour produire des systèmes de commande de volets de courbure et de becs de bords d'attaque, ainsi que des vérins linéaires électro-magnétiques pour l'aéronautique.

     Singer à Bonnières-sur-Seine emploie 550 salariés. L'usine, surtout connue pour la fabrication des machines à coudre, produit également  le plastique de leurs mallettes et des moteurs électriques.Photo ci-contre:

 

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    Ballauf à Mantes-la-Ville fabrique des stores en bois tissé pour la décoration, la protection solaire ou l'industrie laitière. Elle emploie 130 personnes dont 80% de femmes.

     Selmer, à Mantes-la-Ville depuis 1918. Forte de 540 personnes,  elle a produit en 1981 14 000 saxophones, 5 000 clarinettes et 3 000 instruments divers.

     Buffet-Crampon, la plus ancienne des lutheries du Mantois. Installée à Mantes-la-Ville dès 1850, ses 240 salariés ont fabriqué 20 000 instruments en 1981.

     Citons également la société A.G.A. à Porcheville, la société des travaux publics Simond qui emploie 400 personnes, les établissements Porcher et la Société générale de fonderie, toutes deux  à Gargenville. Néanmoins, toutes les entreprises qui participent à l'effort industriel du Mantois (moyennes et plus petites) ne sont pas énumérées  ci. De  même, on ne peut pas oublier l'usine Renault à Flins-sur-Seine forte de plusieurs milliers de travailleurs. Enfin, ce tableau ne serait pas complet, si ne s'y intégraient pas l'artisanat local et la sous-traitance  travaillant pour toutes ces grandes entreprises.

     Les géographes avaient dénommé cette partie de la vallée de la Seine, la "rue des usines" et en 1982, cela semble encore vrai. Pourtant, les chiffres de la Direction départementale du travail des Yvelines trahissent la vérité avec la décroissance de l'emploi, chute d'autant plus forte dans le Mantois industrialisé et qui va s'accélérer dans les années suivantes: offres d'emploi dans le département, 1 550 en décembre 1980 et 1 409 en décembre 1981; soit -9,62%; demandes d'emplois, 21 977 en décembre 1980 et 28 402 en décembre 1981 soit  -29,24%.

     Certes, pour l'instant, la région ne subit pas de plein fouet la crise économique comme la Lorraine où plusieurs milliers d'emplois dans la sidérurgie vont être supprimés en 1978 et 1979. Mais les trente glorieuses sont bien finies.

 

     La crise économique internationale de 1979.

     Le pétrole et les spéculations boursières sur cette énergie nécessaire aux puissances industrialisées en sont les causes.

     En 1979,  la Révolution iranienne et la chute du Shah allié des USA, la guerre irano-irakienne fomentée par les USA pour faire tomber le régime islamiste d'Iran en 1980, provoquent l'arrêt des exportations du pétrole ide ce pays, puis une baisse conséquence de sa production. Comme cette crise pétrolière fait suite à celle de 1973, intervenue lors de la guerre israélo-arabe du kippour et qui produisit une inflation dans le cours du brut, les pays industrialisées prennent peur. Les USA particulièrement veulent préserver leurs réserves naturelles ( plus de 8% de la production mondiale) et augmenter leurs stocks sans qu'ils en aient besoin alors pour leur industrie. Conséquence, les autres pays les imitent et la demande est plus forte que l'offre. L'organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) procède alors à une augmentation importante du prix du baril, accouplée à une surtaxe de la part de l'Algérie, la Lybie et le Nigéria.

     Mais à cause de leur énorme déficit commercial, les USA avaient dévalué le dollar et sous leur diktat, cette monnaie est la référence internationale en matière d'échanges commerciaux au détriment de l'or auparavant. La dévaluation du dollar entraîne obligatoirement qu'il faut en débourser plus pour acheter du pétrole. Et lorsque les traiders des bourses internationales s'en mêlent!

     Le premier choc pétrolier avait occasionné 400 000 chômeurs à la France en 1973. Le gouvernement de Giscard D'estaing avait libéré les prix à la consommation, redéployé des secteurs entiers de l'économie vers des créneaux soit-disant plus rentables, développé le travail intérimaire et les cdd. Pour le choc pétrolier de 1979, accentuation de cette politique et 1 490 000 chômeurs inscrits à l'ANPE. Le chômage va atteindre plus de 8% dans le Mantois avec un record pour Mantes-la-Jolie (3,6% en 1975 et 16,2% en 1985) et à Mantes-la-Ville (3,7% en 1975 et 11,4% en 1985.) La crise est bien là.

     Elle va s'accroître avec les mauvais choix politiques gouvernementaux et l'extension toujours plus importante d'une population fragilisée par la crise. En effet, le logement, les conditions de vie, le sport, les loisirs ou la culture sont intimement liés à la prospérité économique et au plein emploi. Il n'aurait fallu pour éviter ce cataclysme social que l'OPEP augmente sa production de 5% (en compensation de celle de l'Iran) et la sagesse du capitalisme international. Mais cela ne relèverait-il pas du conte de fée?

 

     La destructuration économique et sociale du Mantois.

     Dire que la CGT n'aurait pas agi à cette époque pour contrer la crise qui défigurerait la région, serait mentir. Mais affirmer qu'elle entraîna l'adhésion des masses dans ce combat, y compris au sein des entreprises en péril, travestirait aussi la réalité. Et que fut la position des autres organisations syndicales? La une de Réalités Sociales, le journal de la CGT paru en 1984, semble approprier à cet ensemble de faits, plus d'une décennie après.

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      - La CGT et la politique:

     La Confédération s'est engagée fermement en faveur du Programme commun de gouvernement signé en 1972 par le PS, le PCF et les Radicaux de gauche. Elle est aussi la seule organisation syndicale  à prendre ainsi position dans ses écrits comme dans ses actes. Dès lors, sous le gouvernement de droite dirigé par Georges Pompidou, a-t-elle entretenu le faux espoir qu'un seul changement de Président de la république ouvrirait un meilleur avenir pour la nation?

     En avril 1974, le même journal de l'Union locale CGT  appelle à "voter pour François Mitterrand, pour le programme commun de la gauche", contre Valéry Giscard d'Estaing qui sera élu avec  50, 81% des voix. Car, "faut-il continuer dans la voie suivie jusqu'à présent, ou faut-il changer?", titre l'éditorial de Réalités Sociales.

     Mais après la victoire de la gauche aux municipales en mars 1977, la Confédération adresse au PS, PCF et Radicaux de gauche un questionnaire en dix points par rapport à son cahier revendicatif . Dans le Mantois, seuls les communistes répondent. "Il faut s'engager clairement sur des mesures sans lesquelles les promesses sont du vent. Sinon, nous serons roulés", écrit Jean-pierre Lecomte, secrétaire général de l'Union locale, dans Réalités sociales en mars 1978, comme pour tancer le PS. Mais le journal du mois de mars, dans son éditorial, parle du résultat des élections législatives qui "ont frappé de stupeur les travailleurs... Mais si la droite reste majoritaire à l'assemblée nationale, elle ne pavoise pas. 49,3% des électeurs ont opté pour le contenu social et politique du gouvernement."

     En 1979, la CGT ne semble se fier qu'à ses propres revendications pour apprécier la position des partis de gauche. "En fonction du contenu de classe des programmes électoraux clairement orientés contre le capitalisme et pour le progrès social", écrit l'Union locale à la veille du premier tour de l'élection présidentielle de 1981. Or, le 29 avril,  elle appelle à voter pour François Mitterrand qui va être élu Président de la république.

     le 2 octobre 1980, la Confédération exprime toute sa solidarité envers les travailleurs polonais en lutte pour la démocratie et pour mieux vivre dans leur pays; lorsque l'état de siège est y proclamé, elle le condamne avec la même vigueur, bien que certains de ses syndicats locaux ne mesurent pas encore l'intolérable outrage perpétré contre les libertés dans ce pays.

 

     - La crise économique (1979-1986):

     En 1979, l'Union locale CGT semblait bien seule pour défendre les 270 salariés de Secmafer. Pourtant, ceux-ci occupaient leur usine durant  plus de seize semaines, une entreprise de très haute technologie qui possédait de plus des brevets déposés pour son ingénierie. Secmafer ferme en janvier 1979, sans que le Mantois ne s'en émeuve trop. L'Union locale le regrette en communiquant ainsi: " 270 travailleurs au chômage, c'est 10% en plus du nombre déjà existant dans notre région. Représentants des ministères concernés, préfet et sous-préfet des Yvelines, ont tous reconnus la viabilité de l'entreprise. Mais ils laissent faire le redéploiement de l'industrie à l'étranger pour sauver leurs profits: Secmafer  est de ce point de vue tout à fait significatif. La banque Rotschild, le partenaire financier de l'entreprise, très intéressée par les brevets Secmafer ne veut ni plus ni moins que de les réinvestir aux USA avec la bénédiction du pouvoir."

     En mai 1981, la gauche arrive au pouvoir, avec François Mitterrand président de la république et Pierre Mauroy 1er ministre d'un gouvernement à majorité socialiste. Si Renault, à Flins-sur-Seine, continue à congédier ses travailleurs immigrés qu'elle fit venir d'Afrique du Nord, les premières mesures gouvernementales vont bien dans le sens revendiqué par la Confédération: 39 heures de travail, cinquième semaine de congés payés, retraite à 60 ans, nationalisation de 2 banques et de 5 groupes industriels, notamment Rhône-Poulenc dont dépend à 100% la Cellophane.Et le Mantois s'est donné un député socialiste.

     Dans la région, les syndicats paraissent se réjouir de l'arrivée de la gauche au pouvoir, à  oublier les doutes exprimées sur l'efficacité à contrer la crise économique. La CGT de la Cellophane, comme d'ailleurs l'ensemble des travailleurs de cette usine, ne sont pas les derniers à se féliciter de cette victoire électorale. Il faut dire que l'emploi est durement attaqué dans leur entreprise depuis 1976 et les salariés de la Cello ont fait de nombreuses grèves pour contrer leur patronat. Depuis 1976, ils n'ont pas raté une seule manifestation pour défendre l'emploi dans la région.  Le 13 mai 1976, ils participaient à la manifestation CGT-CFDT de la Bourse du travail au groupement des industriels de la région. "L'emploi et les salaires, un état d'urgence pour notre région. Il est inadmissible que les profits croissent au détriment des travailleurs en cette fin du 20e siècle", avait dit l'Union locale CGT lors de cette action unitaire, la seule  à laquelle se joint la CFDT du Mantois.

     La Confédération est beaucoup plus prudente; pour elle, les forces sociales et politiques, qui viennent de mettre la gauche au pouvoir, sont multiples et composites. Dans la préparation du congrès confédéral, qui se tiendra à Lille,en juin de 1982, elle l'exprime: "la majorité de gauche n'est pas toute entière acquise à l'idée qu'il faut absolument donner au gouvernement les moyens d'une politique de progrès qui exige des mesures anti-capitaliste. Il y a dans la gauche  syndicale et politique des forces qui tirent en arrière parce qu'elles visent une gestion dite de gauche de la crise."

     le 13 juin 1982, devant les congressistes de la CGT, Pierre Mauroy, maire de Lille et 1er ministre, annonce le blocage des salaires et la dévaluation du franc. Réaction immédiate de la Confédération:"Parler de blocage des salaires, remettre donc en cause des évolutions positives, voire des droits acquis par la lutte, comprimer la consommation, ne facilitera pas le redressement économique."

     Malgré le plan de rigueur annoncé, aucun ministre ne démissionne du gouvernement. Dans le Mantois, les salariés sont plutôt dans l'expectative et l'attentisme. Finalement, si  en mars 1983, JP Chevènement démissionne du gouvernement pour protester contre sa "parenthèse libérale", les quatre  communistes n'abandonnent pas leurs postes ministériels. A l'évidence, la CGT n'est pas écoutée. Pourtant les mauvais coups ne vont pas tarder.

     A peine nationalisée, que la Cellophane est occupée durant un mois pour éviter sa fermeture. Mais dans d'autres entreprises, la riposte est moindre.

 

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         Occupation de la Cellophane durant un mois en avril 1982.

 

      La CGT de Sulzer déclare en décembre 1983 après une première vague de licenciements: "... le plan de restructuration prévoit encore des licenciables en 84, 85, 86... Au cours des trois derniers mois,... aucune réaction ne s'est produite dans l'enceinte de l'entreprise de la part de l'ensemble des salariés. Quelle sera la volonté de vouer à l'échec le démantèlement d'une usine viable?" La désaffection des salariés atteint son comble: aux élections professionnelles de 1986,  à peine 47% d'entre eux  s'expriment dans l'urne. Malgré tout, Laurent Fabius, ministre de l'Industrie est directement interpellé:"Pourquoi le Conseil général de la Corse vient-il d'annuler la commande de deux moteurs devant équiper la centrale EDF de Vasio? Pourquoi les DOM-Tom équipent-ils leurs centrales  avec du matériel japonais? Pourquoi ne pas tout faire pour la reconquête du marché intérieur..." Et la CGT de pointer la SNCF ou la RATP qui ont besoin de moteurs diesel, autant que la marine marchande française.

      Le Courrier de Mantes du 28 septembre 1983, dans un dossier complet sur la Cellophane, arrive aux mêmes conclusions: un plan de relance conjoint de la pellicule cellulosique et du pryphane au sein du groupe nationalisé Rhône-Poulenc en collaboration avec d'autres entreprises nationales.  Le journal cite les revendications de la CGT en la matière: répondre aux besoins toujours accrus des utilisateurs du film d'emballage pour la confiserie, la panification, les produits laitiers, la décoration ou la papeterie. "On attend toujours la réponse du ministère de l'Industrie", conclut le Courrier de Mantes.

     Renault à Flins-sur-Seine et Talbot à Poissy dégraissent leurs effectifs à tour de bras. Dunlop à Mantes-la-jolie a perdu plus de 200 emplois en 10 ans. Singer à Bonnières-sur-Seine commence à mourir à petit feu. EDF envisage de réduire sa production thermique à Porcheville. L'entreprise Simond des travaux publics licencie 77 salariés sur un effectif de 285 en novembre 1984. "La région Ile-de-France n'a pas d'avenir industriel" déclarent des ministres. Dans le Mantois, les chiffres du chômage doublent. La région est doublement touchée : son tissu industriel est en affaiblissement constant et la diminution des taxes communales (engendrées par des entreprises en récession ou carrément fermées) grèvent les finances locales et donc l'aide aux plus démunis par la crise.

     En juillet 1984, Laurent Fabius a remplacé Pierre Mauroy comme 1er ministre et aucun communiste ne siège  plus dans son gouvernement. Dans l'une de ses éditions, le Courrier de Mantes évoque le rôle de la DATAR, cet organisme public pour l'aménagement du territoire:"... en choisissant de privilégier la province et les villes nouvelles, elle a fait du Mantois une victime. Quel industriel irait s'installer sur les zones de la Vallée de la Seine alors qu'on lui propose des primes forts intéressantes et des terrains à un prix défiant toute concurrence pour s'installer ailleurs?" Et le gouvernement de légiférer sur la flexibilité dans le monde du travail, pour rétablir le plein emploi, idée que soutient le député PS du Mantois.

      Les coupes sombres dans le tissu économique et social de la région s'accentuent. Deux entreprises ferment en 1985 dans l'agglomération: la laiterie Nova à Mantes-la-Jolie, riche du passé agricole du Mantois et la Cellophane, l'une de ses plus vieilles et premières grandes entreprises. Deux fermetures, mais deux conceptions de la lutte.

     La  casse de la laiterie fait suite à un accord intervenu le 15 octobre 1984 entre le ministère de l'Agriculture, les représentants de l'industrie laitière et les organisations syndicales, sauf la CGT. 115 salariés vont être mis à la porte d'une entreprise qui est bénificiaire et qui a fait l'objet de plus de 13 millions de francs d'investissements en 1983 et 1984. Le député socialiste a beau jeu de dire que "Nova doit continuer à vivre à Mantes et à se développer", le 27 mars 1985. Les dés sont jetés, quand la CFDT, majoritaire dans l'entreprise, ne conteste pas la nécessité d'une restructuration dans l'industrie laitière.

     Les salariés de la Cellophane, eux, luttent depuis qu'en 1982 fut programmée la fermeture de ce fleuron du textile artificiel. Outre des départs à la retraite anticipée, des reclassements à l'intérieur du groupe Rhône-Poulenc, la CGT obtient la création d'entreprises dans la région, dont Rhône-Siltec à Buchelay qui fabriquera du silicium pour l'électronique. Cependant, un pan important de l'histoire sociale régionale vient de s'effondrer. La Cellophane fit vivre plus de 1 300 salariés et sur plusieurs générations depuis 1928.

 

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         Manifestation des travailleurs de la Cello dans Mantes-la-jolie.

 

     En juin 1986, la droite remporte la majorité des sièges à l'Assemblée nationale. François Mitterrand avait introduit la proportionnelle dans ce scrutin. Les Yvelines  donnent 6 sièges à la droite, 4 au PS, 1 au PCF et 1 au Front national. Le député socialiste du Mantois est réélu. mais le désenchantement est grand dans la région avec une abstention accrue dans les quartiers populaires et avec la montée des voix d'extrême droite. Quelques chiffres: Mantes-la-Jolie, 12 463 suffrages exprimées, PS 3 920 voix, RPR 2 790 voix, Front national 2 174 voix, PCF 1 069 voix, divers droite 1 109 voix, autre divers droite 835 voix; Mantes-la-Ville, 7 905 suffrages exprimés, PS 4 887 voix, RPR 2 637 voix, Front national 1 871 voix, PCF 1 535 voix, divers droite 1 003 voix, autre divers droite 704 voix. Au gouvernement, c'est la "cohabitation" entre un socialiste Président de la république et un gouvernement de droite.

 

    - De 1986 à 1988.

     Le gouvernement supprime l'autorisation administrative de licenciement, accordée autrefois à l'inspection du travail. Il dénationalise aussi  65 groupes industriels et financiers, ce qui ne change rien pour leurs salariés avec la politique suivie par les gouvernements précédants. il développe le travail précaire et les contrats à durée déterminée.  M. Seguin, ministre de l'Emploi déclare:"l'objectif du gouvernement n'est plus le plein emploi prtoductif et la bataille de l'emploi classique est terminée". Et outre les plans de licenciements, les salaires sont bloqués.

     A la SNCF, la direction envisage une prime au mérite pour les cheminots. Réunis en assemblées générales, en France comme à Mantes, ils votent la grève illimitée. Le dépôt est occupé durant 22 jours entre décembre 86 et janvier 1987. La SNCF retire son projet, accorde quelques avancées catégorielles dont des repos supplémentaires sans perte de salaire pour les postés et les roulants.

 

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      Les grévistes du dépôt après avoir voté la reprise.

 

     L'INSEE annonce une inflation de 4 à 5%. Le chômage atteint 11% de la population active, il explose dans le Mantois, particulièrement parmi la jeunesse (l'ANPE du Mantois enregistre 46% de demandeurs d'emploi dans cette cétégorie).  La casse se poursuit dans la région. La cimenterie de Limay n'existe plus.

 

     - De 1988 à 1995.

     En avril 1988, intervient l'élection présidentielle et l'Union locale CGT déclare à ce sujet: "... n'en déplaise à qui que ce soit, et à part une courte période d'espérance ou certaines lois progressistes furent votées, la CGT trouve particulièrement désastreux le bilan du septennat qui s'achève. Et de rigueur en austérité, de M. Mauroy à M. Fabius et aujourd'hui M. Chirac, le passif du bilan social s'alourdit. Seules les luttes ont pu contrecarrer les mauvais coups perpétrés par tous les gouvernements successifs de l'actuel président de la République... Notre pays, notre département et plus près de nous le Mantois, ont-ils progressé vers plus de justice sociale, pour le mieux vivre de ses travailleurs? Chacun peut répondre, mais la CGT affirme que non... Bien triste bilan dû à la casse industrielle de la Vallée de la Seine: fermeture de Nova et de la Cello, réduction d'effectif à Renault Mantes, Singer devenu Syntech cherche un repreneur, problèmes d'emploi pour Sulzer, l'Hôpital, Ballauf, Buffet-Crampon, Selmer, Aviac, Dunlop, EDF Pocherville... Quelques exemples, mais chacun autour de soi peut alourdir le bilan."

     L'Union locale insère dans son journal la revendication confédérale d'un SMIC à 6 000F. il y a débat dans les rangs cégétistes, car seul le canddat PCF soutient ce chiffrage dans son programme.  Réalités Sociales n'est pas distribué partout où la CGT est implantée. Pourquoi cela, alors qu'avant les élections, CFDT, FEN, PCF et PS soutenaient cette revendication, rétorque l'Union locale.

     François Mitterrand est réélu Président de la République. Mais le Front national progresse encore dans les cités populaires (plus de 24% au Val fourré). Le député PS de la région est réélu aussi, mais l'absention s'est accrue (45, 63% à Mantes-la-Jolie).  Résultats du premier tour: PS 37,67%, RPR 26,37%, Front national 21,55%, PCF 10,06%...

     A Bonnières-sur-Seine, Singer salariait 1 600 personnes en 1958; devenue Sintech et ne fabriquant plus de machines à coudre, elle n'embauche désormais que 206 travailleurs en 1988 qui attendent leur énième plan de redressement. Solex à Limay envisage 91 licenciements économiques. Chez Suzer, le groupe allemand Man vient de croquer l'usine avec des suppressions d'emploi. Hormis la CGT, les autres organisations syndicales ne réagissent pas plus. M. Roccard, premier ministre socialiste traîte la Confédération de "groupuscule d'agitation qui se met hors jeu à force d'opposition systématique". J. CHérèque, ancien de la CFDT et ministre de l'Aménagement du territoire et des Reconversations avoue que "la Vallée de la Seine est oubliée du livre blanc du gouvernement sur la région parisienne."

     En octobre 1991, Sulzer supprime 250 salariés. il y a désormais plus de 15% de chômeurs dans le Mantois. Le partonat et les organisations syndicales, sauf la CGT, avalisent un protocole d'accord réduisant les allocations chômage. Solex ferme à Limay et licencie ses 85 derniers salariés. La CPCT en licencie 50, Dunlopillo 65 et Sintech 47; son président directeur général est arrêté pour abus ee biens sociaux et détournement de fonds; 93 salariés  vont former une SCOP...

     Les élections législatives de mars 1993 redonnent la victoire à la droite et une nouvelle cohabitation avec un  socialiste président de la république et un premier ministre de droite. Dans le Mantois, P. Bédier ravit son siège de député au PS.

     Aux élections municipales de mars 1995, la droite conduite par P. Bédier ravit la mairie de Mantes dirigée par le PS. J. Chirac devient président de la République au mois de mai.

     Le 29 juin, l'Union locale CGT s'efforce de mobiliser devant la sous-préfecture. "Quelques 120 syndicalistes, banderoles hautes, des entreprises qui annoncent 335 suppressions d'emploi: Dunlop, Solex, Asco, Cpct, Aviac, Alpa, Sintech, Selmer, Buffet-Crampon... Une délégation a été reçue. Les autres syndicats n'ont pas répondu à l'appel unitaire de la CGT", note la presse régionale.

     Le 6 décembre 1995, près de 3 000 personnes, salariés du privé comme du secteur public, défilent dans Mantes contre le plan Juppé, derrière la CGT, FO et la FSU. La CFDT du Mantois ne s'est pas jointe à cette protestation unitaire; elle a pris cette décision "à la majorité des présents", écrit-elle à la CGT. Il est vrai que, nationalement, cette confédération se désolidarise de cet ample mouvement protestataire contre le gouvernement Chirac-Juppé.

 

 

crise005        Intervention de la CGT le jour de l'arrêt de la dernière machine à fabriquer du film cellulosique à la Cellophane. 

 

     Etat des lieux en 2012.

     Aujourd'hui en ce 21e siècle, chacun est à même de distinguer les dégats considérables causés au tissu humain et économique du Mantois.

     Les Britanniques fabriquent de la cellophane qui ne s'appelle plus ainsi et l'usine de Mantes-la-Ville n'existe plus. On consomme toujours des produits laitiers, mais la laiterie Nova a disparu. Plus d'industrie agricole également, comme si le paysage de notre région s'était totalement urbanisé. Et que dire de Singer, Sulzer, Coignet, les Ciments Français et tant d'autres, sacrifiés sur l'autel de la rentabilité capitaliste?

     Renault, à Flins-sur-Seine, réduit à peau de chagrin, délocalise sur des marchés émergents plus dynamiques, dit-il. Dans l'absolu, comment ne pas être favorable à ce que des pays en voie de développement accèdent à l'automobile. Or, les salariés de ces pays-là ne peuvent pas s'acheter ces véhicules qu'ils fabriquent et 80% des ventes de voitures neuves se font en France. Oui, mais les coûts salariaux sont moindres hors de notre pays. Alors pourquoi le prix d'une renault est-il toujours plus élevé en France? En fait, les actionnaires de Renault se partageront 3 milliards d'euros de bénéfice et un désert industriel s'agrandit dans notre pays.

     L'histoire, nous affirme-t-on, ne s'écrit pas avec des "si". Et les combats du passé ne sont plus ceux d'aujourd'hui. De nos jours, la situation d'un salarié précarisé ou au chômage n'est pas celle du prolétaire d'hier, dit-on encore.

     Pour autant, les luttes d'hier ne valent-elles pas que si elles ont été menées? Et de nos jours, le bien commun, le service rendu au public, la distribution égalitaire des richesses produites doivent-ils étre abandonnés au profit de la Bourse et des circuits financiers? Certes, de nos jours, le capitalisme est à son apogée et mondialisé. Faut-il donc s'en adapter ou bien bâtir une société plus digne, juste et solidaire? En ce 21e siècle, tout est à reprendre et tout est à gagner.