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      Au 19e siècle, deux journaux couvrent l'actualité de l'arrondissement de Mantes, sous-préfecture de Seine-et-Oise qui possède aussi le canton de Magny-en-Vexin dans son giron. Le plus ancien, le Journal de Mantes, est publié le 26 juillet 1871, son concurrent, lui, le 6 octobre 1880.

    Ce dernier, Le Petit Mantais, se dénomme "journal républicain et libéral". Il est fondé pour conforter l'assise politique de M. Lebaudy, député de droite dans la circonscription. Jusqu'à sa disparition en 1944 pour faits de collaboration, il sera porteur des idées de droite, voire de leur extrême durant les heures sombres de l'Occupation et du régime de Vichy.

     Si le Journal de Mantes sombre dans pareille ignominie à cette période, avant la Deuxième Guerre mondiale, il ne fut pas toujours partisan de cette infamie. Et ses éditoriaux ou les articles, publiés sur le syndicalisme, vont retracer son évolution politique jusqu'à la Libération où il fut, lui aussi, condamné à disparaître.

     Le premier numéro du Journal de Mantes comporte la mention "49e année". En effet, il se veut la suite du Journal judiciaire, annonces et avis divers de l'arrondissement de Mantes, Celui-ci était un journal d'affaires dans lequel les nouvelles furent rares entre le cours des céréales et les annonces notariales. Le Journal de Mantes, qui le poursuit, mentionne donc dans son sous-titre: "judiciaire, administratif, industriel, agricole et d'annonces".

     Dans sa une, le journal se proclame "feuille honnête" pour avoir "autant de faveur sous le humble toit de l'ouvrier, sous le chaume du cultivateur, dans la boutique du commerçant que dans le salon du propriétaire".  Fi donc de la politique et de l'économie, "sciences brûlantes, dont nous ne nous occuperont pas". Et le Journal de Mantes de vouloir contribuer "pour notre petite part, dans nos contrées, à aider notre patrie à se relever de ses malheurs".

     Mais avec la parution du Petit Mantais, aux idées politiques bien tranchées et à un journal fixé à 5 centimes contre 15 pour le Journal de Mantes, celui-ci revoie forcément sa copie. Son premier numéro de l'année 1882 porte le sous-titre de journal judiciaire et politique. Et désormais, la rédaction va prendre faits et cause pour le parti radical-socialiste, fustigeant le  député Lebaudy et tous les votes qu'il émet contre le gouvernement. En première page du journal, les lecteurs peuvent lire aussi "La semaine politique". Celle du 6 février 1884 dénonce "les terreurs bourgeoises" qui font retarder la loi autorisant les syndicats professionnels et se courrouce contre cette "méfiance envers le peuple", la une allant jusqu'à souhaiter l'abolition du Sénat qui freine des quatre fers, plus que les députés réactionnaires dont  celui de Mantes. En septembre 1885, la loi adoptée, le Journal de Mantes écrit qu'elle "prépare d'assurer les bienfaits du travail."

     Or, deux mois plus tard, avec les grèves organisées par les premiers syndicats ouvriers, la même rédaction en appelle à la conciliation entre travailleurs et patrons, disposition prévue par la loi. En effet, pour le journal, ces actions ont des conséquences désastreuses pour les ouvriers et les employeurs, "mais aussi pour la prospérité publique et la richesse nationale. Le pays tout entier souffre de ces conflits, dont profitent nos ennemis du dedans et du dehors, le parti révolutionnaire et la concurrence étrangère". On est bien loin de sa prose qui voulait la suppression pure et simple du Sénat.

     En 1891, le Journal de Mantes, déformant la vérité sur le massacre de Fourmies, dans le département du Nord, à l'occasion de la manifestation du 1er mai, donne son opinion. Extraits de sa une: "Le grand évènement de la semaine, ou plutôt ce qui devait être le grand évènement, est certes la journée du premier mai. Non pas dans notre paisible région de l'ouest, mais dans les départements où la population ouvrière forme, à elle seule, l'agglomération nationale productrice.

     Dans le nord, les ouvriers grévistes des environs d'Avesnes ont voulu empêcher leurs collègues, d'une usine voisine, de se rendre aux ateliers, une rixe s'en est suivie, des coups furent échangés: la force armée dut intervenir; il n'y a pas moins de sept personnes tuées et 10 de blessés...

     Certes, la cause de la classe ouvrière est digne d'intérêt et d'attention: mais est-ce bien par des écarts semblables qu'elle gagnera cette attention générale?...

     Nous ne sommes pas de ceux trouvant que tout va  pour le mieux dans le meilleur des mondes; il y a certes des réformes à faire en faveur de la classe ouvrière. Mais nous le répétons, c'est une question qui demande le temps voulu. Et ceux qui croient tout bouleverser en employant la guerre civile, se trompent..."

     Et le journal de vilipender la revendication "huit heures de travail, huit heures de repos et huit heures de sommeil"!

     La vérité historique oblige à rétablir les faits rigoureusement établis. Lors de ce premier mai 1891, à Fourmies, une manifestation toute pacifique se tint. En tête du cortège des jeunes gens, des femmes et des enfants, comme pour une fête. Or, les autorités municipales et le préfet prirent peur et firent intervenir la troupe qui fusilla à bout portant neuf personnes, dont huit de moins de 21 ans et un enfant de douze ans à peine. On releva aussi de nombreux blessés. Les fusils Lebel, que l'Armée utilisait pour la première fois, avaient démontré leur redoutable efficacité. Le carnage aurait pu être plus meurtrier, si le curé de Fourmies ne s'était pas interposé entre la foule et les fusilleurs.

     En 1895, pas une ligne sur la création de la Confédération générale du travail, dont le congrès fondateur se tient à Limoges en septembre. il est vrai que cette jeune CGT est bien faible encore, recluse dans un petit bureau au premier étage de la Bourse du travail de Paris.

     Dès lors, le Journal de Mantes d'encenser les lois sociales, qui sont réelles, comme sur le paiement des accidents de travail par les employeurs. Il s'en remet donc aux législateurs et au gouvernement radical-socialiste. En 1905, il loue l'esprit de conciliation entretenu par les syndicats du chemin de fer et fait flèches de tout bois sur les"syndicats rouges"  et l'Association internationale des travailleurs. Ses préférences se portent plutôt pour des actions comme celle des ouvriers maçons de la région, qui font grève sur leurs chantiers mais sans manifester dans les rues en cet été 1907. Tout comme lui va cette manifestation des boulangers parisiens grévistes, partis déjeuner sur l'herbe dans le bois de Boulogne, avec femmes et enfants, sans créer aucun embouteillage. "Espérons que cet exemple sera suivi et qu'à la place des coutumières bousculades tumultueuses, les grévistes se contenteront de ce genre de manifestation" , écrit l'éditorialiste.

     Il est des corporations qui ne doivent pas se syndiquer, proclame le journal dans un autre numéro de cette année 1907: celle des instituteurs. Et de publier un communiqué de l'Amicale des instituteurs de Seine-et-Oise, réprouvant ce genre de chose et concluant que "les instituteurs ne se traîneront jamais à la remorque des ennemis de la République, qu'ils viennent de droite ou du côté opposé". Et pour bien enfoncer le clou, l'éditorialiste conclut de rester "partisan d'une Amicale aux pouvoirs renforcés mais jamais je ne consentirai à m'inscrire à la Confédération générale du travail".

     En ce mois d'octobre 1907, la "manifestation du travail", organisée par le syndicat des maçons devant la statue de la République, s'inscrit en bonne place dans le journal. On fleurit le monument. On remercie le gouvernement pour sa loi de 1884 qui autorisa l'existence des syndicats. On déclame des vers à la République. Un banquet suit, auquel participent le sous-préfet, Auguste Goust pour la coopérative ouvrière de Mantes, et les représentants des syndicats réformistes de la région, courant majoritaire à cette époque et proche du parti radical-socialiste. 

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L'année 1908 voit des propos plus modérés envers les éléments libertaires du mouvement syndical.

     Il faut donner la priorité à la fondation de l'Union fraternelle des syndicats de l'arrondissement, qu'elle soit dirigée par le courant réformiste proche des radicaux-socialiste et que la liste, conduite par Auguste Goust aux municipales, recueille toutes les voix ouvrières de la ville.

     Ce qui s'avéra. Et le Journal de Mantes de retracer toutes les discussions qui ont lieu dans le conseil municipal, entre la majorité et l'opposition, sur la subvention accordée à l'Union fraternelle et la location de l'ancien couvent désaffecté à ses syndicats ouvriers.

     Dans l'édition du 14 octobre, les lecteurs peuvent découvrir toute la fête d'inauguration de la Bourse du travail, les discours  entiers des divers orateurs jusqu'au grand banquet républicain.

     L'article, sur pas moins de 7 colonnes, soit une page et demi, est ponctué par les propos du sous-préfet, ce qui en dit long sur l'état d'esprit dans lequel se construit les débuts d'un syndicalisme organisé dans le Mantois.

     Extraits à l'adresse des ouvriers présents et aux autres par le biais du journal: 

     "On vous trompe quand on vous parle de luttes de classe. C'est par la fraternité des classes que nous réaliserons notre idéal... Mais, ne le réalisez-vous pas ici cette union des classes, dans cette salle où se côtoient, avec un égal plaisir, ouvriers, commerçants et rentiers..."

     Deux grandes grèves marquent l'année 1910, celle des ouvriers de la cimenterie de Guerville et celle des cheminots.

     La première débute le 22 avril et le journal encense la conciliation entamée par Auguste Goust recevant une délégation de grévistes. Celui-ci semble obtenir une entrevue auprès du sous-préfet le 4 mai, pour déboucher sur une réunion entre la direction de la cimenterie et les ouvriers en grève. Si les résultats obtenus ne conviennent pas entièrement à ces derniers, ils sont d'accord pour reprendre le travail et rediscuter. Mais un matin, l'usine est lock-outée, puis gardée par un détachement de gendarmes. Le Journal de Mantes, sans prendre position, parle des ouvriers qui n'ont d'autre solution que de "s'embaucher ailleurs pour assurer leur existence et celui de leur famille."

     La seconde concerne les cheminots. Elle s'imprime sur deux pages du journal; elle est nationale, conduite par la CGT et le syndicat autonome des mécaniciens et des chauffeurs; elle dure du 8 au 15 octobre et sera un échec pour l'heure. Si le Petit Mantais se plaît à souligner l'opposition frontale entre Aristide Briand, président du conseil et ancien défenseur de la classe ouvrière, et les grévistes, le Journal de Mantes relate fidèlement les faits: les revendications sur les salaires (la thune) et la retraite; la puissance du mouvement dans la région, comme la soupe que fait servir Auguste Goust aux soldats venus occuper les emprises du chemin de fer. Il informe aussi que le maire de Mantes exhorte les grévistes à reprendre leur service lorsque le gouvernement les réquisitionne. Enfin, lorsque la grève se termine, il raconte le dernier meeting tenu par les cheminots où le secrétaire du syndicat tient à remercier le maire, le sous-préfet, ainsi que le procureur "qui ont compris que leur mouvement n'était pas révolutionnaire." Comme si le journaliste aussi s'en félicitait!

     Lorsque la CGT, dans son extrême majorité, se prononce pour "l'Union sacrée" avec le gouvernement lors de la Première guerre mondiale, Léon Jouhaux, son secrétaire général, n'est plus traité par le journal comme l'un des éléments anarchistes au sein du mouvement syndical, ce qu'il fut. Après le premier conflit mondial, une grève générale des cheminots paralyse à nouveau la France. Et comme en 1910, l'Armée vient occuper les installations ferroviaires. Cette fois, le Journal de Mantes est plus virulent envers le gouvernement, au contraire du Petit Mantais qui voit en la grève "un acte criminel qui pourrait affamer le pays".

     Seulement, les élections législatives de 1919 ont vu la victoire du Bloc national; celui-ci gouverne désormais la France; tous les députés de Seine-et-Oise sont de droite et Auguste Goust a perdu son siège à la Chambre. Tous contre le Bloc national devient donc la ligne politique du journal et, en substance, que le maire de Mantes reprenne son siège. De ce fait, la grève est encensée et le pouvoir fustigé; le lecteur apprendra tout des discours d'Auguste Goust en faveur des grévistes, malgré que son conseil municipal  y soit quelque peu frileux. Mais qui le saura? Et lorsque la grève s'achève, le Journal de Mantes conclut ainsi:"Les cheminots ont tous repris le travail après 20 jours d''une lutte énergique, tenace, digne... Pour la première fois en France, une grève a été déclenchée, non pour obtenir des satisfactions matérielles, mais bien aux fins d'espérer une transformation de notre régime économique avec la nationalisation des chemins de fer, des mines et des services maritimes."

     Mais l'échec de cette grève ouvre de graves dissensions au sein de la Confédération générale du travail. Cela va se traduire par une scission entre les "réformistes"  et le courant minoritaire des "révolutionnaires, lui composé de communistes et de libertaires. Scission qui intervient également dans le Mantois, mais que le journal semble taire à ses lecteurs.

     Certes, le Journal de Mantes ne renie pas son réformisme social et son rejet de la lutte des classes. Son éditorial "La finance et le travail" , daté du 1er juin 1921, est explicite en la matière:" Il est erroné autant que dangereux de représenter le capital comme l'adversaire du travail... Ce capital peut être en partie possédé par des ouvriers au moyen de l'économie d'achat des valeurs industrielles." Mais pas un article de fond sur cette fracture dans la CGT et dans son Union locale de la région. Tout juste lit-on quelques lignes sur le rassemblement du 1er mai 1922 à la Bourse du travail, avec seulement 60 syndiqués présents. Mais rassemblés autour de qui? Des confédérés ou de la CGTU des minoritaires? Tout juste sait-on que, désormais, deux formes de syndicalisme existent dans le Mantois: un communiqué indique que les syndicats de cheminots se réunissent  ensemble à la Bourse du travail "d'un commun accord". "Jaurès, oui... Lénine, non" titre aussi un éditorial contant la naissance du Parti communiste, mais aucune haine sur cette scission au sein de la SFIO. Et le Journal de Mantes ne manque jamais de dénoncer procès et sanctions injustifiés à l'encontre des députés ou des instituteurs communistes. Alors, posture politicienne ou Organe de la démocratie républicaine de la région, comme l'indique son sous-titre? Finalement, Auguste Goust redevient député de Seine-et-Oise pour les législatives de mai 1924. Il est réélu maire de Mantes aux municipales de 1925, la liste communiste ne déposant pas de candidature pour le 2e tour.

     On lit dans le journal que, pour le 23 juin 1925, les communistes mantais ont appelé à un meeting contre la guerre du Maroc, place de Lorraine, et que le maire a refusé la salle. Aucune ligne sur les motions adoptées  à l'unanimité par le conseil municipal de Gassicourt: l'une contre ladite guerre coloniale, l'autre souhaitant l'unité ouvrière et syndicale.

     1926, la scission syndicale perdure en France et dans le Mantois. Le journal fait passer les communiqués des syndicats confédérés ou unitaires, sans distinction ni commentaire.

     On apprend dans une édition de juin 1928 que le syndicat des ouvriers du bâtiment "n'appartient plus à aucune fédération et que les questions traitées sont uniquement corporatives". Les lecteurs savent aussi que l'imprimerie du journal possède le label du Livre, parce que son personnel est entièrement syndiqué à la CGT confédérée. Début avril 1928, le journal lance des attaques virulentes à l'encontre du parti-radical socialiste. En octobre, il titrait déjà: "La vie est plus chère qu'en France qu'ailleurs", contre le Cartel des gauches que soutenait le député Auguste Goust.

     Le Journal de Mantes a lâché le député sortant pour ces élections de juin 1928. Prétextant une affaire dans laquelle s'embrouille le maire de Mantes au sujet du receveur municipal et par le fait qu'Auguste Goust a soutenu André Marty, le mutin communiste de la Mer noire, le journal a choisi Gaston Réaubourg comme candidat à la députation. Les radicaux soutiennent, eux, Gaston Bergery qui vient de lancer Mantes-Républicain, le 25 janvier 1928, pour appuyer sa candidature et exprimer ses idées. Il va être élu député au 2e tour avec l'appui des voix communistes.

     Le Journal de Mantes débute sa dérive politique. Il a désormais comme concurrents Le Petit Mantais et surtout , avec détestation, Mantes-Républicain , sur sa gauche.

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     Nous voici le 1er mai 1937. Derrière la banderole de l'union locale CGT de la région mantaise, réunifiée depuis 1936, défilent plusieurs milliers de personnes dans l'agglomération. C'est le premier anniversaire du Front populaire, mais les manifestants se pressent aussi par solidarité avec l'Espagne républicaine attaquée par le fascisme et pour que le gouvernement du socialiste Léon Blum tienne tous ses engagements. Après le défilé, un non moins imposant meeting s'est tenu dans une salle municipale de Mantes et un bal populaire s'en est suivi. Le Journal de Mantes, qui se prétend l'organe de la démocratie républicaine dans la région, l'est-il encore en ne faisant paraître aucune ligne sur cet évènement de masse dans le Mantois?

     Il est vrai, que tout ce qu'il détestait désormais tient le haut du pavé dans l'actualité régionale: le 3 mai 1936, Gaston Bergery avait été élu député du Front populaire au deuxième tour après le désistement en sa faveur de la SFIO et du PCF, contre le candidat de droite dont le journal s'était fait le porte-voix; la Seine-et-Oise avait 13 sièges de députés de gauche (dont 9 communistes) sur 16 sièges attribués; le pays venait de connaître la plus longue et plus massive grève ouvrière de son histoire sociale, avec des entreprises occupées, ce qui s'était soldé par les Accords de Matignon entre  la CGT et le patronat.

     Mais retrouvons le Journal de Mantes, sous la plume de son directeur Amédée Beaumont, dans sa une du 6 janvier 1937:  Extraits:"L'année qui s'en va n'a pas été des plus brillantes. Avec son cortège d'agitations sociales, elle laisse peu de regrets...

     Grèves sans fin: grèves politiques, dictature du tout puissant et odieux Jouhaux, occupations d'usines, semaine de quarante heures..."

     Editorial du 13 janvier de la même année. Sur Hitler. Extraits: "Il est possible que le Führer reste convaincu que les guerres laissent les peuples vainqueurs aussi douloureusement atteints que les vaincus, et qu'il adresse avec quelque loyauté ses messages pacifiques..." Sur la CGT: Extraits:"Depuis Mai dernier, nous subissons avec une résignation peu honorable une étrange violence... La CGT a la politique du chantage à double effet, elle agit sur le gouvernement pour obtenir ce qui est nécessaire au maintien de son prestige, elle agit sur la classe ouvrière pour forcer des adhésions, interdisant à celui qui se dérobe à son autorité la joie légitime de travailler librement. L'exemple est suivi par le meneur qui terrorise les faibles de l'atelier..."

     En 1938, le journal ne peut que se réjouir des nouveaux déchirements qui affaiblissent la Confédération générale du travail. Place est faite aussi dans ses pages à la tendance "Syndicats" dirigée par René Belin, secrétaire de la CGT, courant pacifiste à l'égard d'Hitler et de Mussolini; ce même René Belin deviendra ministre du Travail dans le régime du maréchal Pétain dès le début de l'Occupation. La grève générale contre les décrets-lois du gouvernement, le 30 novembre 1938, à l'appel d'une CGT profondément divisée, n'est pas un succès. Mais le Journal de Mantes la décrit ainsi la veille:"(Par elle)... un fils ne pourra pas accourir au chevet de sa mère à l'agonie; des enfants mourront faute de soins qu'on n'aura pas pu réclamer; des maisons brûleront parce qu'aucun secours n'aura pas pu être organisé." Et dans l'édition suivante, le journal se glorifie que peu de grévistes y aient partcipé en détaillant chaque entreprise de la région, sans oublier les bastions d'ordinaire sensibles aux mots d'ordre de la CGT.

     Depuis le traité de Munich du 28 septembre 1938 entre l'Allemagne, l'italie, la France et la Grande-Bretagne, qui laisse le champ libre en Europe à Hitler, la presse française, le Journal de Mantes en particulier, attaquent férocement les communistes et les "moscoutaires de la CGT", seuls à avoir combattu ce simulacre de Paix. Pour autant, le journal régional publie, en pages intérieures, tous les avis de réunion des syndicats du Mantois, comme pour séparer l'ivraie du bon grain.

     Avec le pacte de non-agression germano-soviétique du 23 août 1939, l'anticommunisme est à son comble. Le journal félicite les cheminots qui ont chassé les adhérents du PCF des instances dirigeantes de leur syndicat, comme il approuve aussi la dissolution de l'Union locale CGT au motif d'être dirigée par les communistes.et la déchéance des conseillers prud'hommes de Mantes membres de ce parti. C'est l'époque où l'on somme les organisations cégétistes de prendre position sur le pacte entre Hitler et Staline, sous peine de dissolution par le gouvernement ou d'être exclus de la Confédération.

     Il n'y a pas lieu de raconter, ici par le détail, la déclaration de guerre en septembre 1939, la "drôle de guerre" qui s'ensuit, la débâcle de l'Armée française, l'exode des populations, l'armistice demandée par le maréchal Pétain et ses conséquences dans la région. Les ouvrages du GREM à ce sujet, comme Le Mantois sous la botte de René Martin et Louis Racaud, sont excellement écrits pour l'apprendre. Disons simplement qu'en pleine défaite, les parlementaires, dont Gaston Bergery député de Mantes, ont donné les pleins pouvoirs à Philippe Pétain, que celui-ci a renversé la République et proclamé l'Etat français dont il est le Chef, comme Hitler est Führer en Allemagne et Mussolini Duce des Italiens.

     Si l'Aube sociale des communistes de la région a été interdite depuis le 29 septembre 1939, si Mantes-Républicain n'existe plus depuis juin 1940, le Journal de Mantes, comme d'ailleurs le Petit Mantais, reprend sa parution. Tout au long de l'Occupation et du régime de Vichy, il va avoir pour éditorialistes Amédée Beaumont, neveu des fondateurs du journal, et Hubert Bourgin, deux maréchalistes convaincus, fervents partisans de la collaboration avec les nazis.

     Le Journal de Mantes n'a pas à forcer le trait pour voir en Philippe Pétain, le "vainqueur de Verdun" qui vient de faire "don de sa personne à la France", le sauveur de la nation. La quasi totalité du Mantois accepte aussi cette idée.  Il vient de renter de l'exode, déboussolé après la débâcle de son armée qu'il avait pris pour la plus puissante du monde. Il est endeuillé par ses soldats tombés mortellement sous les balles allemandes. Il est désemparé, plusieurs centaines d' habitants de la région (450 pour la seule ville de Mantes) sont prisonniers de guerre. Le Mantois se retrouve donc en plein cahos et sous l'occupation d'une force étrangère.

     Alors, peut-être, comment ne pas croire à la plume d'Hubert Bourgin qui, le 30 octobre 1940, stigmatise le problème juif, "l'un des problèmes le plus grave que le 19e siècle eût légué au vingtième"? Le Journal de Mantes prône un ordre nouveau "pour réparer les conséquences de la défaite". Alors, sans doute, comment le Mantois peut-il ne pas croire  aussi cette prose qui demande que "l'on obéisse au désir d'union du maréchal Pétain pour travailler à l'apaisement des luttes de classes et des haines qu'elles ont fait naître"? Travail, famille, Patrie remplacent désormais Liberté, Egalité, Fraternité d'une république défunte. Et ce nouveau mot d'ordre, avec cette priorité, est acceptés "Le travail fait vivre", le Journal de Mantes affiche très souvent cette manchette dans ses éditions.

     Mais quel travail? Celui qui va s'établir sous les canons de la Charte du travail dans laquelle patronat et salariés sont agglomérés par un Syndicat unique. Canon que le Journal de Mantes défend jusqu'au bout. En effet, à quelques jours de la Libération du Mantois, Hubert Bourgin écrit, le 5 août 1944:" A tous s'impose des obligations de concorde dans le travail... propres à alléger les misères publiques et universelles... Car, que deviendra, que devient déjà, l'idée du travail bienfaisant, la confiance dans le travail, la religion du travail?" A cette époque, il se doit d'être rappelé que les industries de la région oeuvrent pour l'effort de guerre nazi. Citons pour finir le premier mai 1944 commémoré par le Journal de Mantes:" En dépit des terribles épreuves qu'il nous faut subir, le gouvernement a voulu que des cérémonies fussent organisées pour célébrer solennellement le travail, que certaines associations avaient cru pouvoir jadis accaparer pour donner libre cours et épanouir leurs haineuses conceptions".

     Jusqu'au bout, le Journal de Mantes appartient à cette presse maréchaliste et collaborationniste. Avant qu'il ne disparaisse, pour lui les résistants toujours sont des terroristes et les Allemands luttent  toujours contre l'ennemi. Son ultime édition paraît le 16 août 1944, quand la ville de Mantes sera libérée le 19 du même mois.

     Fin octobre, le PCF réédite l'Aube sociale dans le Mantois, un hebdomadaire tiré à 6 000 exemplaires sur les presses du Journal de Mantes qui a été interdit. Le Courrier est crée lui le 4 octobre 1944, à partir de l'imprimerie  du Petit Mantais, interdit lui aussi.