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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Noël 1914 pour le soldat facteur de Mantes-la-Jolie

François Gorças et son épouse Catherine Chaput sont originaires de la Haute-Vienne, lui en 1887 et elle en 1889. Ils se marient à Mantes-sur-Seine le 4 avril 1914 et loge au 25 rue Porte-aux-Saints. Comment pourraient-ils s’imaginer combien vont être bouleversées leur vie et la société ?

François Gorças a effectué ses 2 ans de service militaire comme appelé de la classe 1907. Titulaire de son certificat d’études et en raison de ses bons états de service à l’armée, il a réussi le concours de facteur des Postes. Il est nommé à Mantes, en Seine-et-Oise, à compter du 1er mars 1913.

Il doit s’y trouver le 28 février au matin, afin de recevoir toutes les instructions nécessaires et de prêter serment devant le juge de paix: « Je jure de remplir fidèlement mes fonctions, de garder et observer exactement la foi due au secret des lettres et de dénoncer aux tribunaux toutes les contraventions qui viendraient à ma connaissance ». Sa future administration lui a adressé un billet de chemin de fer pour aller à Mantes-sur-Seine.

La distribution du courrier s’effectue 4 fois par jour à partir de 6 heures du matin (7h en hiver), 10h, 15h 15 et 19h 15. Afin d’assurer son service, François Gorças est lesté d’une caisse en bois et d’une sacoche en bandoulière.

facteur à Paris. 1905

François Gorças ne va pas distribuer longtemps lettres et colis. Le 1er août 1914, l’ordre de mobilisation générale est affiché à la mairie de Mantes-sur-Seine.

La Première Guerre mondiale débute le 3 août 1914. Le facteur est mobilisé le 1er septembre 1914. Il doit rejoindre le 254e régiment d’infanterie.

Mais l’euphorie d’une victoire rapide sur les « Boches » a fait long feu. Le 10 août 1914, s’arrêtent en gare de Mantes les premiers trains de blessés dont les plus graves sont transportés à l’Hôpital. Le 16 août, des ordres de réquisition concernent le riz, la paille, l’avoine, l’orge, le maïs, le son, le blé et la farine. Le 23 août, arrivent en gare les premiers réfugiés Belges, bientôt rejoint par les populations françaises fuyant l’occupation allemande du Nord et du Pas-de-Calais. Une centaine de locomotives des chemins de fer belges engorgent les voies du triage. Dès les premiers jours de septembre, l’agglomération perçoit la canonnade ininterrompue des violents combats de l’Ourcq et de la Marne.

De ce fait, le 254e régiment d’infanterie se retrouve sur la Marne, après avoir été engagé dans une « offensive violente et soudaine » dans les Ardennes dès le 20 août. Cela fut un échec sanglant et il a battu en retraite, pied à pied, jusqu’à la stabilisation du front sur cette rivière et la contre-offensive française victorieuse dite « Bataille de la Marne ».

 Finalement, d’étape en étape, suivant le cours fluctuant des combats, François Gorças et les mobilisés de sa classe retrouvent leur régiment le 7 novembre 1914 sur l’Oger en Champagne où il est au repos après avoir perdu 129 tués au combat, 798 disparus et 768 blessés. (Historique du 254e régiment d’infanterie. 1920).

Dès le 8 novembre, le 254e RI creuse des tranchées dans la plaine des Chassenay en Champagne.

Sur un petit carnet, le caporal Gorças va noter sa guerre au jour le jour. Il en reviendra vivant « rendu dans ses foyers » à Mantes le 11 juillet 1919. Depuis le départ de son époux, Catherine Chaput inscrit dans un cahier, au jour le jour, ses dépenses et ses recettes.

 

« Les quelques notes de campagne 1914-1919 »

Le 254e RI va connaître les tranchées, les combats en première ligne, la réserve en deuxième ligne, les journées de repos à l’abri pour se reformer. François Gorças appréciera les permissions d’un jour à l’arrière et 4 plus longues à Mantes-sur-Seine.

Un extrait de son journal de campagne sous le 254e RI, le 25 décembre 1914:

"Le jour de Noël, les boches chantent et nous ont engagés de chanter et de ne pas tirer. Ce que nous avons fait. Un officier boche est venu à mi-chemin de nos tranchées et un adjudant de chez nous a fait autant. Jusqu'au 11 janvier, tout s'est déroulé ainsi sans aucun incident."
François Gorças avait préalablement noté « boche » lorsque l’officier allemand sollicite une trêve. Il rectifie son annotation au crayon par « Allemand ». Ce sera l'unique trêve tout au long de cette Grande Guerre.

 

Son régiment va endurer les combats les plus sanglants. Il est démembré le 11 juin 1916,  décimé après la bataille de Cumières. Cette commune de la Meuse s’appelle désormais Cumières-la-mort-d’homme. C’est l’un des 9 villages entièrement détruits lors de cette guerre.

Le colonel Claudon, commandant la 138e brigade sous laquelle était le 254e RI, témoigne en 1919 :

« Pendant les mois d'avril et mai 1916, sous Verdun, le 254e R. I. a été constamment à la peine, soit qu'il fut en première ligne, soit en arrière, travaillant de nuit sous les obus à rétablir les boyaux de communication. A Cumières, le 23 mai, sous un bombardement continu d'une extrême violence, le 254e R. I. a eu une tenue absolument remarquable. Son 5e bataillon notamment a été littéralement écrasé à son poste, faisant payer cher à l'ennemi ses succès. J'ai encore la vision très nette de l'effroyable bombardement auquel a été soumis ce corps d'élite et la violence des attaques allemandes : c'était devenu un véritable enfer. Tous les témoignages que j'ai pu recueillir ont toujours et tous accordé une conduite magnifique aux officiers et soldats qui ont combattu jusqu'à l'extrême limite des forces humaines ».

tranchées en construction à Cumières

Par trois fois, le régiment de François Gorças est démembré et refondu dans une autre unité.

 

Un second extrait évoque son hospitalisation le 4 décembre 1915 pour « fatigue générale », écrit-il pudiquement. Pour autant, ce seul témoignage montre la peine et les souffrances endurées dans les tranchées sous un feu battant ennemi et entre deux offensives françaises et allemandes sanglantes. François Gorças est enfin « évacué vers l’arrière » à l’hôpital de Château-Thierry, dans l’Aisne, jusqu’au 27 janvier 1916, puis à La Ferté-Gaucher, en Seine-et-Marne, du 27 janvier au 18 mars en convalescence. « Sorti de là », il aura droit à 7 jours de permission.

Du 11 au 27 juillet 1917, il occupe le Ravin de la couleuvre (dit de la mort Verdun) annote-t-il en soulignant.

Le 11 novembre 1918, il est à Sivry, toujours dans la Meuse. Ce jour est souligné pour autant sans aucune annotation.

Le 17 novembre 1918, « nous nous mettons en route pour aller occuper la pays conquis, à 11 heures l’on franchissait la vieille frontière ».

Pour la première fois depuis le début des hostilités, François Gorças foule le sol allemand, la Première Guerre mondiale s’étant déroulée en France.

Le soldat sera démobilisé le 11 juillet 1919. Comme d'autres poilus, sans doute avait-il espéré qu’après le 11 novembre, il retrouverait son foyer à Mantes. Or, l’armée française progresse et occupe l’Allemagne tant que le traité de Paix n’intervient pas à Versailles, le 28 juin 1919.

François Gorças va être décoré de 2 croix de guerre et cité 4 fois à l’ordre de ses régiments. Il obtiendra sa médaille militaire du combattant dans les années trente et l’État lui versera 100F par semestre.

 

Le cahier de comptes de son épouse Catherine Chaput (1917-1919)

Elle a tenu méticuleusement au centime près de l’époque un cahier de comptes. Cela permet de s’apercevoir que l’administration des Postes lui reverse le salaire de son mari, soit 126F, 25 jusqu’au 1er janvier 1918, puis 171F,45 à partir de cette date. De même, le loyer mensuel du logement rue Porte-aux-Saints s’élève à 22F, 50. L’appartement est chauffé au charbon et au bois et éclairé par des lampes à pétrole, dont les prix vont être prohibitifs à mesure que la guerre dure et que pétrole ou charbon vont être rares.

Catherine Chaput envoie 2 colis par mois à son mari à la guerre. Ils ont pratiquement la même composition, hormis des chaussettes et des pastilles Valda l’hiver : jambonneau (2f,50), saucisson (2F,20), tabac (1F,20), fromage (70c), frais d’expédition (1F,25), soit une dépense de 7F, 95 pour ce colis du 10 janvier 1917. Lorsque celui-ci contient des oranges ou des mandarines, on atteint les 10F.

De la même façon, elle adresse à son époux 2 fois 10F par mois et les journaux du coin achetés 1F,65.

 

La permission de son mari à Mantes, en juin 1917, est mémorable, puisqu'il en repart avec 40F en poche. Pour cette occasion, elle a acheté 2 litres de vin (2F,45), du fromage, 2 oranges et une salade (0F,95), des œufs (1F,15) et de la morue (2F,85), un gâteau aux pruneaux (1F,95), du vin fin et des bonbons au chocolat (3F,65).

Le couple a pris le train pour se rendre à la Jonchère, près de Limoges en Haute-Vienne (44F,55). Au retour, ils ont dîné à Paris (1F,50) et couché dans une chambre (3F).

Le livre de comptes montre aussi la cherté de la vie : réparation de chaussures (6F,50), du parapluie (10F) ; achat d’une paire de bas (2,95) ; prix du pétrole(60c le litre)…

Catherine Chaput a mangé de la viande une à deux fois par mois. Le reste du temps, pâtes, légumes, fruits, tapioca et fromage avec un peu de jambon, sans une goutte de vin, seront son ordinaire.