Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Cheminot à la retraite habitant Mantes-la-Jolie et membre de l’Institut CGT d’histoire sociale, j’ai voulu approfondir mes recherches sur la composition sociale de cette cité des cheminots qui voit le jour, en 1856, en bordure de la ligne de Paris à Rouen, dans le petit village de Gassicourt en Seine-et-Oise.

 

Le village de Gassicourt et le chemin de fer sera édité par le GREM (groupe de recherches et d'éditions mantaises) fin octobre 2013. Pour l'instant, le destin de John Brady et d'Emile Paris, habitant cette cité des cheminots.

 

Trois maisons au départ la peuplent, regroupées en Hameau de la Station, pour devenir la cité Buddicom, du nom de son propriétaire William Buddicom, industriel britannique, avant que la compagnie du Paris-Rouen ne devienne celle des Chemins de fer de l’Ouest. Cette cité est la première cité ouvrière d’Île-de-France et l’une des premières en France. Pour autant, au début, elle ne loge pas que des agents subalternes du chemin de fer.

Ses tous premiers habitants se composent du chef de gare avec son épouse et ses enfants, du buffetier de la gare avec son épouse et son enfant plus le cuisiner du buffet, un britannique chargé de former les agents du dépôt avec sa femme et ses enfants.

Les archives de la Compagnie de l’Ouest concernant son personnel ont malheureusement disparu. Et on ne sait trop rien de ces milliers de britanniques qui construisirent la ligne, conduisirent les machines Buddicom ou travaillèrent pour cet industriel dans son atelier des Quatre-Mares à Sotteville-lès-Rouen. Sans doute, la grande majorité a retraversé la Manche pour rejoindre la mère patrie. En effet, peu de patronymes à consonance britannique sont retrouvés dans les effectifs des Chemins de fer de l’État succédant à la Compagnie de l’Ouest.

John Brady et Emile Paris, cheminots dans la cité Buddicom à Gassicourt

Pour autant, dans les recensements de la cité Buddicom, apparaissent trois Britanniques : William Wilson, « maître de forge » Anglais présent en 1856 et absent dans celui de 1861 ; Jean Sallis né le 17 avril 1822 en Angleterre, « tourneur sur métaux », et sa femme, sans enfant ; Georges Walworth, né en 1839 à Birmingham, « mécanicien », avec une épouse française née à Lisieux et trois enfants nés au Havre ; ces deux britanniques sont présents en 1881 et absents dans le recensement de 1886.

 

John Jules Brady apparait dans le recensement de 1881.

Il est né le 6 janvier 1843 à Clermont-Ferrand d’un père Britannique et d’une mère française. Il épouse Marie Élisabeth Hewet, né le 5 mai 1846 à Sotteville-lès-Rouen 1847, au Consulat Britannique du Havre le 5 juillet 1865. Le père de la mariée est-il l’un de ces Britanniques qui a œuvré pour le chemin de fer français ?

Sur l’acte de naissance de Marie Alice Brady, fille de John Brady et de Marie Hewett, née le 22 avril 1881 dans la cité Buddicom à Gassicourt, les deux témoins sont : Louis Liénard et Gustave Hottot, sous-chefs de gare à Mantes-Embranchement, « amis des parents » ; ils n’habitent pas la cité originelle. Avec l’agrandissement des emprises ferroviaires dans la région, la population des travailleurs des chemins de fer a débordé la cité Buddicom, pour s’installer le long de la voie, dans des rues voisines et jusque sur la place de la gare. A la naissance de sa fille, John Brady est sous-chef de dépôt à Mantes.

John Brady et Emile Paris, cheminots dans la cité Buddicom à Gassicourt

Au mariage de sa fille avec Vincent Lorella, le 7 décembre 1901 à Versailles, il est «chef de dépôt des chemins de fer de l’Ouest » et habite cette ville, au 10 rue de Gravelle. Il est chef de dépôt de Versailles-Matelot comme le confirme l’acte de naissance de Charles, son dernier enfant, né le 26 mars 1884, « Gare des Matelots », John Brady étant dit « Chef de dépôt de ladite gare », les deux témoins étant « Hippolyte Pigeault, chef d’équipe du chemin de fer et Louis Détard chauffeur mécanicien ».

John Brady meurt à 59 ans, à Versailles au 10 rue de Gravelles, le 26 janvier 1902, et il est dit « chef de dépôt des chemins de fer de l’Ouest en retraite ».

Sur l’acte de mariage d’Alice Brady apparaissent trois de ses frères : Émile, 22 ans, caporal au 18e Génie d’Arras, témoin du marié, qui deviendra sous-chef de gare ; John Henry, 35 ans, « mécanicien au Chemin de fer de l’Ouest », demeurant à Paris, Cité Pucy et Georges, 26 ans, «employé des chemins de fer », demeurant à Versailles rue Royale, témoins de la mariée. Ces trois fils de John Brady sont nés à Sotteville-lès-Rouen. Cela induit-il que leur père a commencé sa carrière dans les ateliers des Quatre-Mares dans cette ville ?

 

Concernant Émile Eugène Paris, il est né à Alençon dans l’Orne, le 4 juin 1882 d’Émile Félix, né en 1855 à Alençon, « employé des Chemins de fer de l’Ouest » et de Désirée Émery, née aussi à Alençon.

On retrouve le père dans le recensement de 1906 à Gassicourt, « mécanicien des chemins de fer ». Il loge avec sa femme, sa belle-mère et trois enfants, rue du Val-notre-Dame, artère fermant au Nord la cité Buddicom. Depuis une délibération municipale du 11 décembre 1904, vu l’augmentation de la population, grâce à l’arrivée du chemin de fer (607 habitants en 1891, 1361 en 1901), Gassicourt a donné un nom à chaque rue.

Émile Eugène Paris n’apparaît pas dans le recensement de 1901. Peut-être effectue-t-il son service militaire.

Celui-ci se marie à Gassicourt le 24 novembre 1906 avec Jeanne Mallard, née à Mantes-la-jolie, la ville voisine, le 25 juin 1886. L’acte de mariage précise qu’il est «employé au chemin de fer» et habite rue du Chemin de fer, une rue fermant la cité Buddicom à l’Ouest. Une fille, Suzanne, nait à Mantes-la-Jolie, le 25 juin 1908. Sur l’acte de naissance de sa fille il est « chauffeur », les témoins sont son père « mécanicien » et Louis Carpentier « cantonnier-chef au chemin de fer ». Au recensement de 1911, Émile Paris est dit «employé du chemin de fer de l’État» et habite rue du Chemin de fer à Gassicourt.

On le retrouve aux élections municipales du 7 décembre 1919. Il fait partie de la liste de coalition républicaine, composée de 12 socialistes de la SFIO (dont lui), un socialiste indépendant, deux radicaux-socialistes et un républicain de gauche. Le Journal de Mantes dit qu’il est « mécanicien au chemin de fer et secrétaire de l’Union locale des syndicats ». Avec lui, se présentent 8 autres cheminots. Ils battent la liste de droite sortante et Émile Paris est élu conseiller municipal. A noter, les cheminots, principalement des mécaniciens du dépôt, sont majoritaires dans cette municipalité de gauche, la plupart étant syndiqués à la CGT dont Émile Paris.

Survient la grève générale des cheminots de 1920, dans laquelle Émile Paris prend une place prépondérante, vu ses fonctions de secrétaire de l’Union locale CGT et sa place dans la corporation.

Les cheminots de Mantes ont voté la grève à partir du 1er mai 1920. La presse locale fixe leurs revendications : nationalisation du chemin de fer, amélioration du statut, augmentations salariales, réintégration des révoqués de la grève de 1910.

L’Armée occupe les emprises ferroviaires de la région, notamment le 5e Génie de Versailles-Matelots spécialiste militaire des chemins de fer. Le chemin de fer fait aussi appel à des élèves des grandes écoles pour remplacer les grévistes et à une milice privée, l’Union civique anticommuniste. Le journal le Petit Mantais signale : « les agents et ouvriers n’ayant pas repris leur service ont été avisés que les sanctions prévues par les règlements leur seront appliquées ».

La reprise du travail est votée le 20 mai par 675 voix contre 108. Un ultime meeting rassemble les grévistes devant la Bourse du travail à Mantes-la-Jolie.

La fillette tenant un bouquet de fleurs est Suzanne Paris, devant son père Emile du Comité de grève.

John Brady et Emile Paris, cheminots dans la cité Buddicom à Gassicourt

Outre des arrestations et des emprisonnements, une centaine de milliers de cheminots reçoit un blâme avec inscription au dossier. 18 000 sont révoqués, dont 25 à Mantes. Avec Émile Paris sont dans cette charrette, Victor Bézier (ajusteur), Georges Guesdon (charron), Henri Le Fur (mécanicien), eux aussi conseillers municipaux et Camille Fassié (dessinateur), lui maire de Gassicourt. Le tract syndical, recensant les 25 révoqués sur le site ferroviaire de Mantes, signale pour Émile Paris qu’il est « mécanicien avec 12 ans d’ancienneté ».

Révoqué, Émile Paris ne peut plus habiter le logement que lui louent les Chemins de fer de l’État, rue du chemin de fer. Il déménage rue de Mantes et on ne retrouve plus sa présence au sein du conseil municipal de Gassicourt.

Au recensement de 1921, il est mécanicien dans l’entreprise Poliet et Chausson à Gargenville à une quinzaine de kilomètres de Gassicourt. Il s’y rend en train par la ligne de Mantes à Argenteuil. Depuis 1920, Poliet et Chausson exploite une carrière et une cimenterie embranchée au chemin de fer. Pour relier la cimenterie à la carrière, 3,5 km de voies ferrées avec un écartement de 0,60 m sorties des établissements Decauville.

La locomotive-tender est aussi une Decauville de 5t, fabriquée en 1913, de type Progrès 731. Elle tire 12 wagons de 3t chacun en pleine charge. Comme elle est dénommée « la Bouillotte », les deux hommes qui la conduisent, dont Émile Paris, sont des « ptites bouilles ». Les gens du coin surnomment cette locomotive le « Tacot ».

Émile Paris est-il réintégré par les Chemins de fer de l’État, après la loi d’amnistie du 13 juillet 1923 ? Il ne figure plus dans le recensement de 1926 sur Gassicourt. Il faut savoir que les discussions à ce sujet achoppent jusqu’en octobre 1924 avec les compagnies ferroviaires. Un protocole d’accord est enfin signé. Mais les chemins de fer excluent de la réintégration « les meneurs syndicaux, les ouvriers licenciés des ateliers et les agents coupables d’entraves à la liberté du travail ». De ce fait, le Journal Officiel du 6 mars 1936 ne rapporte que 6 800 réintégrations sur plus de 18 000 cheminots révoqués en 1920.

 

Sources : État-civil de Gassicourt, de Versailles et d’Alençon ; recensement de Gassicourt; journaux de l’époque: Le Petit mantais et le Journal de Mantes ; JO du 6 mars 1936 ; archives de l’Union locale CGT de la région mantaise ; Le Tacot Issou notre histoire, usine Poliet et Chausson ; Les origines du chemin de fer dans le Mantois ligne de Paris à Rouen. Roger Colombier L’Harmattan.

Commenter cet article

caroleone 04/10/2013 17:50

Bonsoir Roger,

Quel magnifique travail de recherche. On en apprend chaque jour avec toi, bravo.

Amitiés

caro

canaille le rouge 04/10/2013 12:17

Passionnant. Je vais essayer de trouver une forme qui draine des lecteurs vers tes pages d'histoire (outre celles d'actus)