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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Pour ceux qui ne suivraient pas, j'ai rencontré dans la garrigue une cigale qui parle. Ce n'est pas banal me direz-vous et j'en conviens. Mais en ces Corbières éternelles, la magie prend souvent le dessus sur la réalité des choses. Et puis, ne connaissez-vous pas des ânes qui vous parlent chaque jour à la télévision?

Bref, j'ai fait de cette cigale mon amie, à moins que ce ne soit le contraire, parce qu'elle m'en raconte de bonnes dans ces contes. En ce jour, j'allais la quitter. Le soleil descendait sur l'horizon et les ombres couraient sur le penchant de la garrigue comme un troupeau de brebis égarées, quand un coq vint à chanter.

- La chaleur lui a tapé trop fort sur la crête pour qu'il lance un cocorico à cette heure indue, rigolai-je en partant vers le village.

- C'est peut-être le coq de la tante Hermida me répondit la cigale, ce qui stoppa net mon élan.

 

LE COQ DE LA TANTE HERMIDA

 

La tante Hermida était la doyenne du village et chacun respectait son âge vénérable. Dès la bonne saison, elle s’asseyait sur son devant de porte et regardait s’écouler la vie. Elle avait pour chacun toujours un mot gentil à dire, un sourire à céder, même avec le facteur grognon comme pas un. Les hirondelles envolées vers le soleil, elle s’asseyait derrière sa croisée et dispensait toujours autant de gentillesse, même envers ce grincheux de facteur.

Seulement voilà, la vieille dame possédait un coq aussi âgé qu’elle. Depuis quelque temps, ledit gallinacé chantait au cœur de la nuit et plus du tout dès le matin clair. Ce damné volatile tonitruait jusqu’à ce que le soleil se pointait sur la mer. A force, cette cacophonie exaspéra tous les voisins de tante Hermida, sauf le boulanger qui, pour le coup, ne ratait plus l’heure d’allumer son fournil.

On aurait pu faire intervenir le garde-champêtre contre ce perpétuel tapage nocturne. Mais il ne fallait surtout pas froisser la plus vieille et la plus gentille personne du port de La Nouvelle.

Alors fit-on mander le vétérinaire du chef-lieu de canton. Il ne soignait plus que chiens, chats et lapins d’appartements, mais il trouverait bien un médicament pour rendre la réalité du temps à un vieux coq. Hélas, il prescrit qu’à moins de le faire cuire dans du vin, ou de souffler à tout jamais le point du jour, il n’avait aucune autre potion miracle. Ce qui n’était pas très scientifique de la part d’un homme de sciences !

Ensuite, l’on fit appel à la rebouteuse, elle soignait les coup de soleil ou le moindre bouton de fièvre aux lèvres d’une jeune fille. Mais on la fit venir surtout, car disait-on, elle détenait le mauvais œil. Ainsi, pourrait-elle faire passer de vie à trépas un coq, sans que la tante Hermida ne s’en doutât, vu le grand âge de son gallinacé. « Comment, s’écria cette diablesse, faire du tort à un pauvre oiseau, c’est contraire à ma déontologie ! » Et on en resta-là aussi de ce côté.

Il ne restait plus que la magie pure, celle qui transformait du plomb en or, surtout le contraire. Et fut parcourue toute la presse spécialisée à cet effet. On trouva un mage du genre exceptionnel car les grands de la planète le consultaient très souvent. Il coûtait très cher, mais l’on se cotisa et la mairie accorda même une aide substantielle.

 On le fit venir pour que le coq devînt une sculpture et non plus un oiseau vivant. En deux passes et une pincée de poudre de perlimpinpin, le magicien obtint l’effet souhaité. Et il repartit du village, plus riche qu’il n’y était rentré.

 

Mais son coq, devenu une chose inerte et atone, attrista très fort la vieille dame. Elle affirma qu'elle allait s'enfermer chez elle, pour y pleurer le jour et la nuit. Surtout la nuit et très fort aussi. Après les cocoricos importuns d’un coq, voilà donc les pleurs continus et aigus de sa très vieille maîtresse. Et puis adieu à ses sourires et à ses mots gentils sur son devant de porte ou derrière sa croisée.

Le curé  proposa alors une solution. Sans doute les cieux, dont les voies sont impénétrables, la lui soufflèrent-ils. De ce fait, le coq fût disposé tout en haut du clocher de l’église. Il verrait le soleil bien avant tout le monde et, de son piédestal, chacun pourrait l’admirer comme au bon vieux temps de sa splendeur.

 

Mais si le mage avait su figer un gallinacé pour l’éternité, ce coq était resté bien vivant sous sa carapace d’acier. Et si près des cieux, au milieu de la nuit et des rêves, il reprit ses aises d’antan et claironna du haut de son faîte jusqu’à l’aube. Cette fois-ci, l’exaspération dépassa le simple voisinage de la tante Hermida : tout le village fut réveillé bien avant l’angélus du curé.

Mais la très vieille dame recouvra une seconde jeunesse, le facteur grognon se dérida et le  fournil du boulanger fut toujours allumé à temps. En fin de cause, la mairie opta d’acheter des boules pour les oreilles de ses concitoyens. Et l’affaire fut entendue.

 

La tante Hermida décéda un jour. Nul n’était éternel sur terre, sauf peut-être son coq. Or la nuit qui suivit ses obsèques, le boulanger ne se réveilla pas et l’on mangea du pain rassis toute la journée.

 Alors, tout le village regarda en haut du clocher : le coq n’y était plus et chacun y alla de sa science pour expliquer ce pur mystère. Seule, une petite fille dit que, lorsque le glas sonna, elle  le vit s’envoler du sommet de l’église et puis partir bien haut dans le ciel. Les adultes et les gens sages du village haussèrent des épaules. La vie reprit son cours : on n’était plus dans le temps des songes et des fées.

 

Pour autant, Cette petite fille étonna ses parents. Elle demanda au père Noël d’avoir un coq dans ses petits souliers. Mais pas un coq en pâte, un vrai de vrai, avec des plumes multicolores et qui faisait cocorico.

Allez donc savoir pourquoi !

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sorcière and co 23/06/2013 18:47

génial, toujours aussi frais, nostalgique et magnifique

ellora 23/06/2013 13:27

toujours aussi magnifique!
J'imagine bien ma grande tante dans ce rôle.
Cette magie opère sur moi.
à bientôt très cher conteur