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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

J'ai retrouvé la cigale, une fois encore près du cimetière. Je m'étais cependant coiffé d'un large chapeau et chaussé de solides brodequins car l'azur flamboyait comme un miroir argenté à cette heure de la sieste. Mon chien était resté prudemment à la maison, les bêtes d'Occitanie ne sont pas folles d'aller se faire griller comme des estivants sur la plage. il me regarda donc sortir dehors sous la pire des fournaises comme si j'étais le plus grand des fadas.

-Tu as chaussé tes bottes de sept lieues, me ricana un insecte.

- Oui, c'est bien mieux pour galoper à ta suite en pleine garrigue sous le cagnard, comme la fois dernière.

- Justement, aujourd'hui, je compte t'épargner de la peine. Nous ne bougerons pas du mur du cimetière, me répondit la cigale qui s'y accrochait.

Pour ma part, j'ai préféré m'abriter sous l'ombrage bleu d'un pin parasol que de m'approcher d'une muraille brûlante comme les feux de l'enfer.

La cigale fit grise mine de me voir si éloigné d'elle. Mais comme elle avait bon coeur, elle me dit: "Je vais m'égosiller un peu plus, mais tu es mon ami. Alors écoute l'histoire d'Henric le berger ."

 

HENRIC LE BERGER

 

Depuis toujours, il voulut être le plus fort en tout et pour tout. Dès lors, il ne lia aucune espèce d'amitié dans le village. Devenu berger, il continua à faire le matamore, si bien qu'il ne trouva point chaussure à son pied pour fonder un foyer.

Il se mit en tête d'être très riche et avec l'argent gagné en vendant son troupeau au retour de l'estive, il partirait vers la grande ville. Là, on reconnaîtrait son talent et il trouverait facilement une âme soeur bien pâlotte comme le sont les dames de la belle société, au contraire d'une villageoise à la peau parcheminée par le soleil.

 

Henric décida donc d'amener son troupeau le plus haut dans les Corbières, là où aucun berger ne fit pâturer jamais ses moutons. Il gravit donc les pires pentes abruptes des Corbières qu'aucun berger n'avait jamais foulé. tout là haut, dit-il, plus près des cieux, l'herbe y est plus abondante que partout ailleurs. Les plus anciens tentèrent bien de l'en dissuader. Mais il n'était pas homme à écouter de vieux radoteurs rendus près de la porte majeure.

Troupeau-de-moutons-002[1]

 

L'estive se déroula pourtant à sa façon et elle arrivait à son terme. Son troupeau s'était bien engraissé et toutes les brebis eurent des agnelets.

Mais lorsque beaucoup plus bas, où l'herbe était plus rase, retentit de combe en combe la plainte des cors, il ne l'écouta pas. Or, ils avertissaient que le vent de la mer gonflait ses joues pour noyer bientôt les pâtures sous le brouillard. Il fallait donc ramener les troupeaux dans les bergeries.

Henric tint à rester. "Fol est celui qui s'effraye quand mouille un peu de rosée. Dès la pointe flamboyante du jour, il n'en paraîtra plus rien et l'herbage n'en sera que plus vert et tendre", affirma-t-il.

Or la nuit, le fanal rond de la lune ne s'alluma point et les brebis bêlèrent de tristesse, ne distinguant plus leurs agneaux.

 

Le lendemain, un seul cor gémit plus bas. Le dernier berger, avant de quitter l'estive, avertissait que la neige recouvrirait tous les tracés dans les Corbières.

- Fol celui qui s'apeure d'un peu de neige. L'herbe sous une fine couche trouera le sol plus vigoureusement et se rendra plus forte, se dit Henric, sûr de son fait.

Mais dans la nuit, les brebis bêlèrent de faim dans la pâture toute recouverte d'un épais tapis blanc. Les feuilles épineuses du kermès ne les rassasièrent pas. Et dans le matin blême, Henric dut déneiger tout un acre d'herbage pour les nourrir.

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    (Photo par Jean-Noël Rémy )
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Pourtant, il tint à s'accrocher encore dans les hauteurs. "Un jour de plus ici, c'est autant de gagné sur la male saison", estima-t-il en se couchant.

Chine: plus de 250.000 personnes affectées par les tempêtes de neige

Au cours de la nuit, les brebis bêlèrent atrocement, de la glace accrochée à leurs mamelles et dans le petit matin, Henric découvrit des agneaux gisants tout recouverts de neige.

Alors se résolut-il à redescendre vers la vallée. Il quitta son abri fait de pierres plates posées les unes sur les autres. Dans ce tumulus de fortune, des chasseurs intrépides s'y protégeaient, entre deux tirs sur des palombes, quand le Cers ravageait ces hauteurs au mois de mars.

Henric partit, mais au jugé, comme lui son troupeau aveuglé par la tempête neigeuse et transi sous la bise glaciale. D'autres agneaux périrent durant cette interminable errance. Des brebis boulèrent à tout jamais dans quelque ravin. Le berger dut en abattre bien d'autres, leurs pattes cassées en glissant sur des névés. Henric sonna aussi tant il put dans sa corne, à s'en faire craquer les veines du gosier. Mais nul ne répondit du bas de la vallée à sa détresse pour lui indiquer le chemin de la délivrance.

 

On le découvrit au fond d'un trou dans la garrigue, au printemps. Il était agenouillé, figé dans la mort. Sur ses épaules, le dernier de ses agneaux dont des corbeaux se disputaient la dépouille. A ses côtés, allongé, le cadavre du chien resté fidèle à son maître jusqu'à son ultime souffle de vie.

Lorsqu'on redescendit le cadavre d'Henric pour l'enterrer au village, les palombes bleues, mordorées par le soleil, palpitaient au-dessus de la garrigue pleine d'oiseaux et de fleurs.

Le Pech de Bugarach culmine à 1231 m.

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C
Bonjour Roger,

Ché tristesse elle nous raconte la cigale.....pauvres petits moutons qui toujours suivent celui qui les mènent à l'abattoir.
C'est vraiment sympa tes petits contes.

Amitiés

caro
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S
histoire poignante au premier degré, au deuxième degré c'est le capitalisme qui n'est jamais assez riche et qui met tout en danger pour être encore plus riche, malheureusement au deuxième degré, il faudra aider et ne pas s'en tenir aux éléments de la nature pour faire crever ce capitalisme toxique
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M
Excellent !
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