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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Je pestais toutefois après cette satanée cigale. Cette fin tragique du berger qui s'était pendu assombrissait mon esprit et j’allais délaissé cette mauvaise conteuse, quand elle me dit : « Mais si tu le veux, je te montrerai sa petite vigne enfouie plus haut dans la garrigue. Mais il te faudra la mirer avec ton cœur, non avec tes yeux, car dans cet écrin commence le rêve quand on croit que s’achève la réalité. »

Et la cigale s’éleva de la combe à tire-d’aile, pour ne devenir qu’un point infime à mon regard. Alors, j’ai ouï son crible me guider à travers la garrigue et ne l’ai point perdu, courant à sa suite.

 

LA PETITE VIGNE

                                                       

 J’ai couru tant et plus sur des déserts aux pierres blanchâtres et à nues, sur lesquelles la réverbération du soleil était intense. J’ai dévalé des éboulis formés par les assauts du vent, de la pluie ou du gel. Je me suis engoncé dans des combes épineuses que jamais aucun chasseur intrépide ne foulera. Je suis ressorti du tout avec quelques égratignures et sans jamais me rompre le cou. Et j’ai poursuivi, sans songer que je ne retrouverai plus mon chemin pour retourner au village. Dans les airs, toujours l’insistant crible de la cigale qui me poussait dans mon périple insensé.

Et puis, je suis arrivé devant une capitelle, l’un de ces anciens tumulus bas et empierré, qui avait vaincu les âges et dans lequel les bergers autrefois se protégeaient.

  

La cigale m’espérait sur l’une des lauzes de cette vieille construction pastorale. Comme j’allais la dépasser et me ficher en plein une pastoure délaissée depuis bien des lustres, elle me gronda en marmonnant : « Pas un pas de plus, homme sans cervelle. Cache-toi et regarde sans plus un mot ! »

Je me suis abaissé sans rien comprendre ni une question sur le bout de ma langue. Mais étais-je, depuis que je m’accrochais à un insecte, en état de raisonner plus que cela ? « Chut, intima à nouveau la cigale, comme si j’allais désobéir vraiment, regarde tout simplement. »

J’ai marmotté un peu, puis jeté un œil par-dessus le clos indiqué.

Au début, dans ce rectangle aux bords rongés par les ronciers, je n’ai distingué qu’un enchevêtrement de bartas, ainsi dénomme-t-on en occitan les buissons infertiles sur lesquels une nuée de papillons blancs voletaient. Mais pas le moindre païcel en vue, l’un de ces échalas qui supporterait un cep de vigne. Certes, j’avais distingué depuis ma cachette, une touffe d’asphodèles, ces fleurs sauvages sans aucune odeur, signe que cette terre n’était plus fertilisée par la main de l’homme. Car mon regard allait d’un bord à l’autre, en vain. Pourtant, d’un coup, le nuage papillonnant parut prendre une forme humaine et se fixa au dessus d’une garrouille*.

Qui pouvait donc attirer de la sorte des papillons ne butinant jamais le kermès pour ne pas s’y déchirer les ailes ? Et puis, ô surprise, m’apparut un sarment feuillu, pas la liane atone de la vigne vierge, mais bien le bras d’une souche fruitière.

Nous étions en plein mois d’août et une grappe s’y était nouée, opulente et gorgée de miel. Et la nuée de s’y affairer, tel l’aurait fait un vigneron de ses gestes tranquilles et assurés. Puis un coup de vent vint, m’apportant le parfum délicat et subtil des grains de muscat dont je m’enivrais.

 J’ai frissonné un instant de plaisir, mes yeux clos pour le savourer entièrement. Lorsque je revins à la réalité, plus de papillons blancs sur cet infime pied de vigne, mais une cigale vibrante de reproches à mon égard, une fois encore : « Au lieu de rêvasser, croque donc un grain de raisin. Un seul et laisse les autres pour les grives ou bien pour les anges. »

Et tandis que mon gosier se régalait de cette sublime sucrerie, je la questionnais : « Est-ce-là un miracle ? »

- Mais non, gros nigaud. Ces papillons blancs ne sont que les âmes de tous ces cœurs qui s’escrimèrent à vivre dans cette garrigue. Elles font fructifier cet unique cep en témoignage de ce passé lointain. Il y avait parmi cette nuée le cadet qui a tué son frère aîné. Te souviens-tu de Corbières éternelles** ? Regarde, il a oublié son petit couteau, là par terre. Mais demain, si le temps s’y prête, ou si un raisonneur ne passe point par ici, les papillons reviendront et lui saura le reprendre. Pour toi, il est l’heure de revenir parmi les tiens. Suis pour cela les senteurs du thym, de la lavande et des genêts, sans jamais regarder derrière toi. Lorsque tu humeras le vent de la mer et entendra les rumeurs du port dans le lointain, tu seras rendu dans ton monde. Mais demain, reviens vers moi près du cimetière, pour une autre histoire, si ton cœur le désire toujours.

Je suis parti comme me l’indiqua mon amie la cigale et j’ai vraiment retrouvé à l’horizon les formes de mon village.

Ce soir, le crépuscule ne serait pas l’amorce de la grande ombre, mais celle de la virgule qui s’ouvre sur le lendemain, par-dessus la nuit et la peur.

 

Garrouille*: francisation de l'occitan garouilh désignant un fourré de kermès.

Corbière éternelles**: paru le 12 mai 2013.

     

                    

     

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caroleone 01/06/2013 08:50

Bonjour Roger et la cigale,

Quelle merveille encore....je me régale.
Je reprendrais bien une senteur combinée de thym, de lavande et de genêt (ouah, ça doit être quelques chose) puis un petit soupçon de garrouille car je suis fan de kermès (ça pique).
Amitiés et à bientôt pour la suite

caro