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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

     Suite à mon article sur le massacre de Charonne du 8 février 1962, plusieurs amis m'ont demandé le rôle de la CGT durant la Guerre d'Algérie. J'y souscris bien volontiers en tirant mes sources de Mémoires Vives, revue de l'Institut CGT d'histoire sociale de l'Île-de-France: résumé succinct et sans doute incomplet des 84 pages écrites sous la direction de Gilbert Dubant et de Joël Biard.

 

     L'Algérie: Premier territoire colonial conquis par la France en 1830, elle accède à l'indépendance six ans après le Maroc et la Tunisie, et deux ans après les colonies d'Afrique orientale et occidentale. Seulement, elle ne devient état indépendant qu'après une guerre qui a duré de 1954 à 1962.

     Seul département français de tout l'empire colonial de la France, le pays est pourtant divisé en deux communautés distinctes et aux droits inégaux: les "Français Musulmans" (90%) et les "Citoyens français" d'origine européenne (10%).

     Le recensement de 1954 dénombre 8 318 000 Arabo-Berbères et 1 052 400 habitants d'origine européenne. Le revenu moyen algérien est de 54 000F de l'époque, contre 240 000 en France métropolitaine. Mais plus de 6 millions de Français Musulmans vivent de l'agriculture avec un revenu moyen de 20 000F. Parmi les ouvriers, 167 778 Arabo-Berbères sont des manoeuvres pour 23 187 d'origine européenne. A l'autre bout de l'échelle, on recense 46 220 cadres d'origine européenne, pour 9 759 Français Musulmans.

     En 1956, la mortalité infantile d'origine européenne est de 40/1000, celle des Arabo-Berbères de 167/1000. En 1960, par manque d'enseignants et de moyens, plus de 80% de la population musulmane est analphabète. Les Arabo-Berbères peuvent opter pour la nationalité française; or en 1962, seuls 10% ont été naturalisés.

 

     Le syndicalisme algérien: En décembre 1954, la CGT d'Algérie se transforme en Union Générale des Syndicats Algériens, l'UGSA, affiliée à la FSM (Fédération syndicale mondiale), comme la CGT. André Ruiz, son secrétaire général d'origine européenne, écrit dans Le Peuple, le journal de la CGT, le 15 décembre 1954: "C'est contre ce régime colonial que se dresse l'immense majorité du peuple algérien, organisé dans les différents partis du mouvement national, qui lutte pour le respect de la personnalité algérienne et le droit du peuple algérien de disposer librement de lui-même".

     En Algérie, le FLN (Front de libération nationale), qui conduit le soulèvement armé contre la France, fonde l'UGTA (Union générale des travailleurs algériens) affilié à la CISL, fédération mondiale d'obédience américaine opposée à la FSM. Ce syndicat ne regroupe que des Arabo-Berbères.

     En 1956, le FLN assure ne pas vouloir "jeter à la mer les Algériens d'origine européenne", de "détruire le joug colonial inhumain" et de "conquérir l'indépendance nationale". Or, l'idée que l'Algérie est la France reste profondément ancrée dans l'opinion métropolitaine au début de la guerre. Hormis le PCF, militant pour une autonomie de l'Algérie dans le cadre de l'Union française et sans prôner son rattachement à la France, tous les autres partis politiques de la métropoles sont partisans d'un retour à l'ordre par la force.

     En Algérie, l'administration coloniale va saisir la presse syndicale de l'UGTA ou de l'UGSA. elle procède à de nombreuses arrestations dans leurs rangs. Le décret du 27 novembre 1956 prive tous les élus UGSA de leurs mandats (CA-DP-CE). En janvier 1957, des camps d'internements sont ouverts et la mort frappe parfois les syndicalistes algériens.

     Les "règlements de compte" au sein des partisans de l'indépendance algérienne tournent à l'avantage du FLN. Celui-ci fait assassiner en Algérie et en France une grande partie de l'UGSA. En deux mois, celle-ci est décapitée: ne reste plus dans le paysage syndical algérien que l'UGTA. Après la proclamation du GPRA (Gouvernement provisoire de la république algérienne), en septembre 1956, en France, la grande majorité des travailleurs algériens se rallient au FLN. Des militants, demeurés à la CGT, sont arrêtés par la police française. En France, le FLN devient nationaliste et entre en guerre dans la métropole. il n'y a plus de lien organique entre lui et les mouvements français partisans de la lutte anticolonialiste.

 

     L'opinion politique française: De 1954 à 1956, la métropole considère cette guerre comme des "évènements". La dénonciation du colonialisme français n'est le fait principalement que des directions de la CGT et du PCF comme de de quelques chrétiens humanistes. Or, quand le socialiste Guy Mollet, le premier ministre de l'époque, envoie les appelés "pacifier l'Algérie" et rappelle des classes d'âge pour aller y combattre, l'opinion française commence à s'émouvoir. Elle se durcit avec l'arrivée des premiers cercueils des appelés tués au combat.

     Contre le coup de force des ultras européens en Algérie, en 1958, les cheminots ont débrayé à l'appel de la CGT. La répression, qui s'ensuit, accentue la prise de conscience de la population. Désormais, l'ensemble de la CGT s'engage pour "l'affirmation du droit des peuples et des travailleurs algériens à ses libertés, à sa patrie, à son indépendance". Elle est soutenue par le PCF, le Secours populaire, des mouvements chrétiens comme la JOC ou l'AOC, par des intellectuels et des dissidents du PS qui ont formé le PSU. Ses appels à la grève pour "la Paix en Algérie" sont de plus en plus entendus. La dénonciation de la torture en Algérie, par Henri Alleg, La Question, aux éditions de Minuit, dès le 7 mars 1958, circule sous le manteau. Les drames, de plus en plus nombreux, du rapatriement de soldats morts au combat, dans une guerre où ils se sentaient entraînés malgré eux, accélèrent le basculement de l'opinion française en faveur de la paix.

 

      La fin de la Guerre d'Algérie: Le 22 avril 1961, les généraux à la retraite, Salan, Jouhaux, Challe et Zeller, tentent de soulever l'Algérie contre la République par un putsch militaire. Alger passe sous leur contrôle armé. En Corse, des régiments de parachutistes s'agitent. Mais le contingent et les officiers républicains refusent de suivre les factieux. En France, la CGT appelle à la grève et à manifester: le coup d'état échoue. L'extrême-droite était favorable au putsch, l'aventure terminée en Algérie, depuis l'Espagne franquiste, l'OAS (organisation armée secrète) se forme: elle va ensanglanter la France et l'Algérie.

     En Algérie, le quotidien est tragiquement secoué par les attentats urbains du FLN, de l'OAS et les "ratonnades" contre les Algériens musulmans. Les opérations militaires françaises ravagent les campagnes; des villages entiers sont enfermés dans des camps; les Français d'origine algérienne quittent le bled. Il n'y aura plus de réconciliation possible entre Algériens d'origine européenne et Algériens musulmans.

     La tuerie de la police française du 17 octobre 1961, à Paris, contre la manifestation pacifique d'Algériens opposés au couvre-feu ordonné par Maurice Papon, le massacre de Charonne, le 8 février 1962, dirigé par le même préfet de police, sont deux évènements marquants dans cette période.(Voir mes deux articles à ce sujet).

     Le 19 mars 1962 est considéré comme la date de la fin de la guerre. C'est en fait la signature du cessez-le-feu à Evian entre le GPRA et la France. En vérité, jusqu'au 5 juillet 1962, les attentats OAS des deux bords de la Méditerranée et ceux du FLN en Algérie ne cessent pas.

     C'est toutefois en Algérie que l'OAS abat ses dernières cartes, dans un crescendo de rage et de terre brûlée. Si les gros colons et les affairistes ont mis déjà fortunes et familles à l'abri en Europe, la majorité du peuple Pieds-Noirs, désespérée, se jette dans les bras des factieux. Le 22 mars, l'OAS abat 6 jeunes français appelés du contingent à Bab-el-Oued. Le 23, elle prend le contrôle de ce quartier d'Alger et appelle à la grève générale. L'armée a ordre de tirer pour ne pas céder à l'émeute. Qui fait feu le premier? c'est la fusillade de la rue d'Isly. Bilan: 46 morts et 150 blessés, tous Européens, mais la réalité est sans doute supérieure. Le 2 mai 1962, l'OAS commet un attentat à la voiture piégée sur le port d'Alger: 110 morts et 150 blessés, tous Musulmans. Le FLN se venge, des Français sont enlevés, on les retrouve égorgés, on perd la trace de beaucoup d'autres. Les musulmans subissent des ratonnades et des mitraillages. Le président de la République, Charles de Gaulle, avait demandé d'approuver l'autodétermination de l'Algérie, par référemdum; il eut lieu le 8 avril et tous les Pieds-Noirs en furent exclus.

     Au printemps et à l'été 1962, c'est l'exode pour plus d'un million de citoyens français d'origine européenne et des Harkis, suplétifs engagés dans l'armée française. Ils arrivent en France dans un pays que la grande majorité ne connaît pas. Une autre histoire va s'écrire en Algérie et pour eux sur le territoire de la République française.

     De toutes les luttes anticolonialistes qu'elle mena, la Guerre d'Algérie fut celle qui mit la CGT en grandes difficultés: contre l'opinion publique française en général, mais aussi dans la Confédération au départ de l'insurrection armée. Pour autant, la CGT ne se départira pas de sa solidarité envers le peuple algérien en lutte pour son indépendance. Envers et souvent contre tous, et jusqu'à la Paix en Algérie.

 

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     Et pour tous les camarades de la région parisienne, sur votre agenda du mercredi 8 février 2012, manif du métro Charonne au Père Lachaise, à midi. (www.urifcgt.fr)

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