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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

  Dans Rue89, par Danielle Tartakowsky, professeur d'histoire contemporaine à l'université Paris 8 et spécialiste de l'histoire des mouvements sociaux. Son dernier ouvrage: La Grange-aux Belles maison des syndicats 1906-1989, (éditions Creaphis) co-écrit avec Joël Biard, président de l'Institut CGT d'histoire sociale d'Île-de-France.

 

  Pourquoi tant de passions autour du 1er Mai ? Nous avons posé la question à Danielle Tartakowsky, historienne, l’auteure d’une histoire de cette journée particulière: La Part du rêve (éd. Hachette).

 

  Rue89 : Tout le monde s’arrache le 1er Mai. Pourquoi cette fête a-t-elle une telle force symbolique en France ?

  Danielle Tartakowsky : D’abord, est-ce une « fête » ? Le mot fait question, certains préférant parler de « journée de lutte ». Depuis 1890, lorsque la journée du 1er Mai a pour la première fois été organisée dans plusieurs pays industrialisés, on a remis en cause le mot « fête ». A l’époque, les militants du mouvement anarchiste, notamment, expliquaient que ce ne pourrait être une fête qu’après la victoire des travailleurs.

   La religion et le 1er mai des travailleurs:

  Député du Parti ouvrier belge, voici ce qu’écrivait Emile Vandervelde au débit des années 1890 : « Ne faut-il pas admettre que ces noirs bataillons d’hommes obéissaient à une mystérieuse et irrésistible impulsion qui a toujours poussé les peuples à fêter le renouveau, à célébrer la fête des germes quand mai fait monter les rêves et ramène la saison d’amour.

  Car ce jour-là, il y a fête dans toutes les religions et dans tous les pays. Pendant que ces travailleurs industriels quittent les usines et les charbonnages [… ] et se promènent en longs cortèges [ …] ne voyons nous pas les jeunes filles parer les autels de la vierge et les paysans planter des arbres de mai ou allumer des feux de joie sur le sommet des collines. Et ces coutumes même ne sont que des survivances d’un passé plus lointain, des temps ou nos ancêtres, celtes ou germains, célébraient la fête de l’amour ou des arbres […] nous fêtons, non seulement avec les vivants mais avec les morts, l’humanité tout entière ».

  Ce qui a fait la force du 1er Mai, c’est peut-être justement qu’il est international. Il faut comprendre qu’en 1890, la mise en œuvre d’une journée internationale était une prouesse, compte tenu des moyens de circulation de l’information de l’époque.

  Par ailleurs, dès le départ, cette journée du renouveau a été empreinte d’une dimension sacrée, complètement assumée. On n’hésitait pas à puiser dans le vocabulaire religieux pour en parler.

  Les Italiens parlaient même de « pâque des ouvriers », Paul Lafargue évoquait le « caractère presque mystique » que conférait l’internationalisme au 1er Mai... Mais le baptême, l’offrande, la résurrection sont également invoqués, quand ce n’est pas Lazare ou le Christ...

 

  Pourquoi a-t-on choisi cette date du 1er Mai ?

  L’exposition universelle de 1889 à Paris avait été accompagnée de nombreux congrès internationaux, dont deux congrès socialistes concurrents.

  Au cours de l’un d’entre eux, qu’on appelle « Le Congrès de Paris » [la 2e Internationale ouvrière ndlr], et qui réunissait les mouvements socialistes de différents pays européens, il a été décidé d’organiser une journée de revendication pour obtenir la journée de travail de 8 heures.

  On avait alors pensé au 14 juillet, ou au 18 mars [date du soulèvement de la commune de Paris, ndlr], ce qui montre le poids des révolutions françaises dans l’imaginaire socialiste.

  Mais c’était probablement trop français, et on a préféré retenir le 1er mai, date d’ores et déjà choisie, pour l’année 1889, par le syndicat ouvrier américain, l’American Federation of Labor. Aux Etats-Unis, le 1er mai correspond à la date des renouvellement des baux et contrats.

En Europe, sa force vient du fait qu’il échappe aux calendriers civil et religieux : il s’inscrit dans le calendrier social, tout en faisant écho à des célébrations printanières anciennes – le mai des folkloristes.

  Ce n'est pas un hommage aux martyrs de Chigago, le 1er mai 1886 ?

  La référence à Chicago est largement, du moins en Europe, une reconstruction postérieure. Le 1er Mai de 1890 était une journée conçue non pas par des syndicats, mais par des mouvements politiques socialistes. Lorsqu’en France, en 1905, la SFIO s’est retirée de l’organisation du 1er Mai, laissant la CGT organiser la grève générale à cette occasion, on a commencé à insister sur l’importance du 1er mai de Chicago.

  Aux Etats-Unis, le 1er Mai a été abandonné au profit du premier lundi de septembre [Labour Day ndlr]. Les syndicats américains ne voulaient rien avoir à faire avec les socialistes ou les anarchistes européens.

 

Depuis quand est-ce férié ?


 

  Entre les deux guerres, la journée devient fériée dans plusieurs pays ou régimes « nouveaux » : la Russie soviétique, l’Allemagne nazie (Hitler avait puisé dans les mythes aryens et autres références folkloriques pour se l’approprier), la Tchécoslovaquie...

  En France, le Front populaire avait l’intention de rendre cette date fériée, mais le projet n’est pas allé à son terme à la Chambre des députés. En 1941, Pétain en fait un jour férié.

  Mais à l’époque, férié ne veut pas dire chômé : on s’arrête de travailler dans les usines que le temps d’une cérémonie, avec lecture du discours du Maréchal ...

  Ce n’est qu’en 1948 que le 1er Mai devient une journée « chômée et salariée ».

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