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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Jaurès est mort : il a été tué sous nos yeux, par deux balles assassines.

A la minute où il fut ainsi mortellement frappé, il s’entretenait avec nous des évènements si graves qui acculent l’Europe à une catastrophe sans précédent dans l’histoire. Il cherchait à écarter l’horrible, le terrifiant péril. Il nous disait comment par un viril et lucide effort le gouvernement français pouvait encore sauver des horreurs d’un cataclysme universel la France et l’Europe avec elle.

Il est mort maintenant. Sa grande voix ne retentira plus. Son intelligence lumineuse n’essaiera plus de percer le secret des évènements pour sauver de tous les dangers qui les guettent le prolétariat et l’humanité. Sa volonté ne s’appliquera plus à orienter dans les voies de l’avenir le prolétariat de son pays et le prolétariat international.

Le deuil qui nous frappe n’est pas que notre deuil à nous seulement, en effet, travailleurs et socialistes. Il est le deuil de tous les hommes de conscience droite qui veulent dans les angoisses et les ténèbres du présent acheminer les peuples vers un demain de conciliation et de concorde.

Et voilà qu’il disparaît par une terrible ironie du destin à l’heure où sa présence était le plus indispensable au parti auquel il avait voué toute son intelligence et tout son cœur et par delà ce parti, à la France, à l’Europe et au monde.

Faut-il désespérer ?

Non. De cette noble vie qui vient de s’éteindre ainsi si tragiquement, c’est une leçon d’action, c’est une leçon de courage quand même qui doit, au contraire se dégager pour nous. Il a noblement fait sa tâche. Restons dignes de lui en remplissant la nôtre chacun dans la mesure de son intelligence er se ses forces.

Un soldat de la civilisation et de l’humanité est tombé avec lui au poste de combat et d’honneur : mais l’humanité et la civilisation demeurent. C’est ce que notre grand mort nous crierait, s’il pouvait parler encore.

Louis Dubreuilh ( Une de l’Humanité du 1er août 1914)

 

L’assassinat

Comment l’horrible chose s’est-elle passée ? Il faut le dire. Il faut fixer ici pour l’histoire la scène épouvantable.

Jaurès était venu au journal un peu avant huit heures. Il venait du ministère des affaires étrangères où, délégué par le groupe socialiste il avait vu M. René Viviani. Renaudel et Longuet l’accompagnaient.

Il s’entretint un instant avec notre administrateur, Philippe Landrieu et quelques-uns de nos amis. Il n’avait pas diné et il avait beaucoup à travailler.

- Allons d’abord diner dit l’un de nous.

- Allons diner…

Nous descendîmes au restaurant du Croissant à deux pas de l’Humanité et nous primes place à la longue table qui est à gauche de l’entrée. Jaurès avait Landrieu à sa droite, Renaudel à sa gauche. Étaient encore assis à cette table tragique le citoyen Poisson et la citoyenne Poisson, Amédée Dunois, Duc-Querey, Daniel Renoult et son frère André, Georges Weil, Maurice Bertre et Jean Longuet…la gravité de l’heure mettait en nous une émotion profonde. Non loin de nous, à une autre table, le citoyen Dolié du Bonnet rouge dinait avec sa jeune femme.

Le Croissant est un établissement fréquenté. On entrait, on sortait, nous ne prêtions d’attention à personne. La citoyenne Poisson fit toutefois cette remarque que Jaurès était comme toujours un sujet de curiosité.

Jaurès parlait de sa belle voix grave…

Il donnait quelques instructions à ses collaborateurs politiques, à Dunois, à Daniel Renoult. Les instructions de Jaurès ! Il faut les avoir entendues pour savoir de quelle voix caressante Jaurès donnait ses instructions.

Nous achevions de diner. A cet instant, le citoyen Dolié se lève et vient auprès de nous, une photographie en couleurs à la main. Il la tend à Landrieu, disant :

- Voyez, c’est ma petite fille.

- Peut-on voir dit Jaurès avec un bon sourire.

Il prit la photographie, l’examina un instant, demanda l’âge de l’enfant, fit au jeune père un compliment flatteur.

Il était dix heures moins vingt.

Tout à coup –souvenir atroce !- deux coups de feu retentissent, un éclair luit, un cri de femme épouvantable : Jaurès est tué, Jaurès est tué !

Jaurès, comme une masse, venait de s’effondrer sur le côté gauche et tout le monde était debout, criant, gesticulant, se précipitant. Ce fut une minute de confusion et de stupeur. Tandis que quelques-uns d’entre nous se précipitaient dans la rue –car les deux coups de feu avaient été tirés du dehors, à bout portant, par la fenêtre ouverte contre laquelle Jaurès se trouvait adossé, on étendit l’assassiné sur la banquette. Il respirait à peine et il avait les yeux fermés. A-t-il eu conscience du crime ?

Nous ne le saurons jamais….

Il ne mourut pas tout de suite. En attendant le médecin qu’on était allé chercher, un dîneur, pharmacien de son état s’approcha, tâta le pouls du mourant puis secoua la tête. On ouvrit la chemise, le cœur ne battait plus qu’à peine. Le corps fut placé sur une table. Compère-Morel, accouru, tenait en pleurant la main morte. Renaudel avec des serviettes épanchait le sang qui sortait de la blessure, un tout petit trou rouge à l’arrière du crâne, avec autour un peu de matière blanchâtre.

- Messieurs, dit le médecin qui venait d’arriver, je crains bien qu’il n’y ait rien à faire.

Des sanglots roulaient dans nos gorges serrées. Rien à faire ! Se peut-il qu’il n’y ait rien à faire ? Se peut-il que cette grande vie soit brisée, brisée à jamais ?

Trois minutes s’écoulèrent encore.

- Messieurs, dit le médecin, M. Jaurès est mort.

Les sanglots contenus éclatent. Tout le monde se découvrit pour saluer celui qui venait d’expirer.

- Et quand même dit l’un de nous, il faut aller faire le journal ; il faut paraître à l’heure, comme s’il était encore là….

Une de l’Humanité du 1er août 1914 (extraits)

 

Pris sur cocomagnanville:

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