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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Mon nouvel ouvrage paru chez les éditions Lacour-Ollé, dans toutes les bonnes librairies

Dans les Hautes-Corbière, autrefois: la légende de la Dame Blanche
Dans les Hautes-Corbière, autrefois: la légende de la Dame Blanche

Extraits:

LA DAME BLANCHE

1

     Il gelait à pierre fendre et dans ce paysage pétrifié par le froid ardent, la neige scintillait sous le petit soleil du matin. Les humains et les bêtes se terraient dans leurs abris. Seuls, les corbeaux tournoyaient dans le ciel bas, en croassant, à la recherche d’un cadavre pour s’en repaître. Et leurs cris lugubres avaient estompé le clocheton du château sonnant les matines

     Hier, dès l’angélus à la chapelle du castel du Pech, les villageois se signèrent, priant que demain fut meilleur. Puis, après une soupe maigre, on se recroquevilla dans sa paillasse, autour du feu qui s’éteindrait bien avant l’aube, par souci d’économiser le bois.

  Amaury du Pech[1] fit écourter cette oraison célébrée à dix-huit heures. Son aumônier avait obéi sans dire l’Ave Maria rituel qui suivait la prière vénérant l’incarnation de Jésus. Lui et son maître s’étaient promptement réfugiés devant l’âtre flambant, dans la grande salle du donjon. La nuit noire et le froid intense recouvraient les Hautes-Corbières. Quant à l’oratoire consacré à Dieu, ce n’était plus qu’une cave sans âme et des plus glaciales dans laquelle on attraperait la mort. Seul rougeoyait au cœur des ténèbres glacés, la lueur du brasero près duquel se tétanisait le garde en haut de la tour de guet.

     Toutefois, dès le point du jour, le chapelain s’était acharné sur la corde du clocheton pour respecter les dogmes de l’Église. Mais il était l’unique croyant qui célébrait le premier office religieux de la journée.

     Le seigneur du Pech n’avait pas quitté sa couche, près du bûcher flamboyant toute la nuit dans la cheminée. Dans le bourg et ses écarts, les plus valides s’étaient escrimés à rallumer le feu, en esquissant un signe de croix pour ne pas périr dans cette nouvelle mauvaise journée.

     L’hiver s’abattait plus que d’ordinaire en ces confins de la vicomté de Narbonne, par nature âpres et sauvages. La froidure engourdissait les petites gens, à les faire trépasser. Dès l’aurore, le vent du Nord s’avivait jusqu’au crépuscule. Il bousculerait dehors les êtres et toute chose.

     Piégé par la froidure, le guetteur ne demanda pas son reste quand la relève survint. Les soldats n’émirent qu’un grognement pour seule consigne. Ils se désespéraient dans ces gardes vaines. En effet, sous ce temps des plus incléments, qui le braverait pour s’aventurer à l’assaut du castel du seigneur du Pech ?

     Ce château était posé sur son pic tel un dé, en citadelle du vertige. Il culminait à perte de vue jusqu’à la Cerdagne[2], possession du roi d’Aragon. Celui-ci avait d’autres ambitions que de ravir par la guerre ce fief vassal de son cousin, le vicomte Raymond de Narbonne. Il combattait les Sarrasins pour reconquérir la péninsule ibérique occupée par les Arabo-Berbères. Et puis, les Hautes-Corbières étaient terres bien trop balayées par la constance du vent du Nord immémorial. Les Aragonais dénommaient ces bourrades Tramontane parce qu’elles sautaient par-dessus les Pyrénées infranchissables. Les Languedociens lui préféraient Cers, du latin Circus, quand la Narbonnaise était la plus opulente région romanisée hors de la péninsule italienne.

     Aujourd’hui, la vicomté de Narbonne était une puissance éphémère. A la mort du vicomte, elle passerait sous la tutelle d’un baron du Rouergue. Sans descendance mâle, Raymond le Narbonnais avait dû marier sa fille, qui selon la loi ne pouvait hériter, à un seigneur du Nord.

     Mais pour la plèbe, peu importait qui était ou serait son suzerain. Impôts et corvées grevaient le quotidien pour profiter aux différentes hiérarchies féodales se superposant jusqu’au sommet. Sans parler de la dîme, cédée à l’Église avant toute autre taxe à prélever. (...)

 

[1] Pech : pic en français ; se prononce pèc en occitan.

[2] La Cerdagne et le Roussillon n’appartiendront à la France que par le traité des Pyrénées en 1659.

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