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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Les femmes durant la Première Guerre mondiale N°5

Rassemblement d'ouvrières grévistes. Grange-aux-Belles. Paris

Aujourd'hui Les grèves de 1917 parmi les ouvrières 

 

     En juillet 1915, dans la CGT, une fraction minoritaire, autour de Louise Saumoneau pour des femmes syndiquées et de Pierre Monatte, directeur du journal La Vie Ouvrière, forme un « Comité intersyndical d’action contre l’exploitation des femmes » ; cette instance encourage les ouvrières à se défendre, en particulier contre « l’avilissement des salaires ».

     Des grèves éclatent. Elles prennent de l’ampleur en 1916, car sont révélés les profits des industriels de l’armement : bénéfices des Forges et Aciéries de Homécourt triplés par 3 ; ceux de la Société des Forges et Aciéries de France multipliés par 4 ; autant pour la Société des Moteurs Salmson…

     Le 16 avril 1917, le général Nivelle provoque une attaque sur le front de l’Aisne. Son plan est en complet décalage avec la réalité. Les régiments sont fatigués. Les conditions climatiques épouvantables et la puissance de feu des Allemands transforment l’offensive en désastre complet. Mais il faut attendre le 15 mai, après toute une série d’attaques meurtrières, pour que le commandant en chef soit limogé. Or, les ravages moraux causés par ces échecs successifs et sanglants ont affecté profondément le moral des troupes. « Spontanément, des régiments, des divisions se révoltèrent. Les causes occasionnelles de cet état d’esprit étaient multiples : abus du vin, nourriture parfois médiocre, mauvais cantonnements, repos insuffisants, enfin échec de l’offensive », écrit Abel Ferry dans ses Carnets secrets, dans l’enquête que lui confie le gouvernement. Il poursuit : « Hélas ! C’est la rançon de la politique militaire de ces trois dernières années : deux millions d’hommes hors de combat ! La vie du soldat français n’a été protégée ni contre ses chefs qui en ont abusé, ni contre les alliés qui ont exagéré. Il le sait : il se révolte ! »

     50 000 tués et 90 000 blessés dans les rangs français durant les trois semaines de ces offensives funestes. A Soissons, le 36e et le 129e d’infanterie tentent vainement de marcher sur Paris pour exiger des députés la paix immédiate. On chante l’Internationale dans les trains de permissionnaires. « A Paris, des commencements de troubles ont eu lieu. Plusieurs grandes villes ont eu des commencements de révolution. L’état moral de l’intérieur comme de l’armée apparaît inquiétant » écrit encore Abel Ferry.

     Si l’armée est touchée, la population civile, notamment ouvrière et particulièrement les femmes, le sont aussi. Rapport du contrôle postal des armées du Nord et du Nord-Est, en date du 15 au 30 juin 1917, concernant les « causes d’agitation dans les troupes ». Extraits: « La pensée des troupes se tournent vers l’arrière : la crise économique, la Chambre, le Gouvernement l’occupent davantage que le boche. Les permissionnaires et les lettres du pays ravivent sans cesse ces préoccupations. Qu’il s’agisse des mineurs du nord ou de petites gens des grandes villes, c’est le même souci de la gêne et de la misère. […] Les questions d’allocations, de relève de classes, de sursis, d’ensemencement et de culture, de ravitaillement, jouent un rôle capital ».

     En un an, les grèves ont doublé en France : de 315 et 41 409 participants en 1916, à 696 et 293 810 participants en 1917. 1917 marque un pic dans les revendications des femmes : les munitionnettes exigent la suppression du travail aux pièces et une plus grande correction de l’encadrement « dont le langage est souvent offensant pour notre dignité » ; surtout, la revendication « à travail égal, salaire égal » apparaît.

     La presse commence alors à parler de  « crimes contre la Défense nationale  ». Des grévistes sont arrêtées et condamnées, mais le gouvernement établit des nouveaux tarifs minima et un Comité paritaire d’arbitrage et de conciliation est mis en place.

     La grève des midinettes (les couturières parisiennes) débute à la mi-mai et s’étend à trente maisons en quelques jours. Elle a débutée dans la maison Jenny, sur les Champs-Élysées, la direction veut faire chômer son personnel, tous les samedis après-midi. Au départ, elles sont 250, mais soumettent leurs revendication à toute la profession : semaine anglaise intégralement compensée, indemnité de vie chère de 1F pour les ouvrières et de 0,50F pour les apprenties. Le patronat n’offre que quelques centimes et l’installation d’un réfectoire. Elles refusent et poursuivent la grève. Dans les jours suivants, d’autres grandes maisons et des ateliers de confection adhèrent au mouvement. Le 17 mai, 10 000 midinettes ont cessé le travail. En douze jours de grève, une convention est signée et le gouvernement s’engage à faire voter la semaine anglaise (deux jours hebdomadaires de repos).

     Mais ces grèves ont essaimé. Le 2 juin 1917, Raymond Poincaré, président de la République française note que « deux mille ou trois mille femmes grévistes ont parcouru l’avenue Alexandre III et les Champs-Élysées. Elles portaient des bannières et poussaient des cris tumultueux ». Des permissionnaires se sont joints à cette manifestation et ont affronté la police qui tentait de la disperser. Le 1er mai 1917, 10 000 personnes ont participé à un meeting par le Comité de défense syndicaliste. Cette fraction de la CGT hostile à la guerre monte en puissance dans la confédération. D’autres manifestations parcourent la capitale. L’Humanité décrit ces milliers d’ouvrières, derrière des pancartes improvisées de leur corporation : « Les corsetières arborent fièrement une jarretelle en soie bleu ; une plume d’autruche indique le groupe des plumassières ; les employées de banque ont collé sur un carton l’affiche du dernier emprunt. […] Nos vingt sous ! La semaine anglaise ! Rendez-nous nos poilus,  scandent les manifestants. On voit les cochers de fiacre et les chauffeurs de taxi faire monter les grévistes pour les amener à la Grange-aux-Belles, le siège de la CGT, qui n’a jamais tant mérité son nom. Des soldats en permission accompagnent leurs petites amies et les gars du bâtiment descendent de leur échafaudage pour applaudir ces jolies filles. »

     De mai à juin 1917, les statistiques officielles dénombrent plus de 100 000 grévistes et 300 000 sur toute l’année, pour 700 conflits, en majorité des femmes en grève, et 565 succès ou transactions. Toutes les professions féminines sont touchées, à Paris comme en province. La loi sur la semaine anglaise est enfin votée.

     Sous la direction du général Pétain, une répression s’exerce dans l’armée. Le bilan officiel fait état de 277 condamnations à mort et de 25 exécutions ; des soldats se voient imposer des missions périlleuses au retour en vie aléatoire ; d’autres sont envoyés dans les colonies aux travaux forcés. La révolte de la troupe se termine au 10 juin 1917

     Concernant les munitionnettes, les câbles tenus secrets de l’Armée au gouvernement sont parlants. Extraits : « 13 mai 1917. Gouverneur militaire Lyon. Les ouvrières chargement cartoucherie Valence au nombre de 950 ont pris prétexte hier soir d’une modification tarifs salaires pour cesser travail et rester bras croisés dans ateliers. En présence de cette attitude, directeur les a autorisées à sortir à minuit 30. Sortie s’est effectuée tranquillement mais groupement s’est formé plus loin et manifestation comprenant environ 500 femmes s’est produite rue Valence. Actuellement grève continue. Femmes des autres ateliers en tout 2 500 ont cessé travail moins par esprit de solidarité que par crainte des grévistes. Après-midi cortège s’est formé sans violences et autre incident.

      Directeur aidé du syndicat s’efforce de faire reprendre travail. Mais ce soir n’ayant pas encore abouti, personnel avisé par affiche que ateliers chargements et fabrications fermés jusqu’à nouvel ordre ainsi que autres ateliers de femmes. Hommes continuent travail dans mesure possible. La grève a pour prétexte des questions salaires mais en réalité pour cause de lassitude, énervement, difficultés de vie, privations notamment de charbon et en général mauvais esprit continue à régner chez personnel féminin. »

     « Rennes. 5 juin 1917. Préfet Ile et Vilaine à Intérieur. Suis informé qu’un mouvement ouvrier se prépare à l’arsenal de Rennes où deux à trois mille femmes vont quitter travail demandant modification des salaires. »

     « Rennes. 6 juin 1917. Préfet à Intérieur et Sous-secrétaire d’État Munitions Paris. Grève des ouvrières de l’Arsenal annoncée hier continue en s’accentuant.

     Elle s’est étendue au personnel masculin de cet établissement et ce matin seuls les ouvriers mobilisés ont repris le travail.

     Toute la matinée, des cortèges de femmes ont parcouru la ville essayant de débaucher les ouvrières des différents établissements travaillant pour la guerre. Des cris de « A bas la guerre » sont poussés par une bande de femmes et de jeunes gens malgré le poste militaire trop faible ; dans cette usine 250 femmes ont été débauchées.

     A la fonderie THAU un cortège de femmes a également forcé la porte, une centaine de femmes ont été débauchées.

     Toutes ces manifestations débordent le syndicat de l’Arsenal qui déclare avoir été surpris par cette grève et essaie de l’organiser dans le sens de la modération. […] Vais m’entretenir avec Président du syndicat et secrétaire Bourse du Travail pour obtenir leur concours et leur exposer de maintenir au mouvement le caractère de revendications corporatives faute de quoi l’autorité ne pourrait continuer aux manifestants la confiance et l’indulgence accorés jusqu’ici. […]

     Importante réunion grévistes aura lieu aujourd’hui à 16 heures pour entendre direction arsenal aux réclamations soumises ce matin 11 heures. »

     La censure postale envoie à la 5e division d’infanterie cette lettre, interceptée le 5 juin 1917, de mademoiselle M., munitionnette, à son fiancé sur le front : « J’approuve les poilus qui ne veulent plus rien savoir de la guerre. A Paris, les grèves succèdent aux grèves et les poilus permissionnaires sont contents ». Et elle lui écrit la chanson entonnée dans les manifestations : « Et l’on s’en fout/ On aura la semaine anglaise/ et l’on s’en fout/ on aura les vingt sous ! »

     Les grèves sont multiples dans les industries d’armement, malgré les efforts d’Albert Thomas pour améliorer les conditions de travail. Les conflits éclatent, alors que le barème dit « Thomas », instaurant une échelle salariale, réduit l’écart des rémunérations entre hommes et femmes. Mais, le grand tort de celui-ci est d’avoir laisser les patrons profiter de la guerre, au contraire de  la Grande-Bretagne qui a contrôlé le bénéfice des usines d’armement, explique l'historienne Laura Lee Downs.

     En effet, les efforts consentis ont été considérables, depuis septembre 1914 quand les régiments français manquaient de munition.

     Et puis, souvent, le rôle des surintendantes d’usines n’arrange pas les choses. Femmes de la bourgeoisie, infirmières et porteuses de compétences techniques, elles devaient améliorer le sort des ouvrières et leur protection sociale. Or, elles se révèlent être, pour la plupart, des gardes-chiourmes qui accélérèrent le rendement des munitionnettes.

 

A suivre Ambulancières, aides-soignantes et infirmières 

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