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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Les femmes durant la Première Guerre mondiale N°4

Aujourd'hui: Les « munitionnettes » 

 

    Ainsi sont dénommées les ouvrières des arsenaux et de l’industrie de l’armement. C’est dans ses secteurs que l’embauche des femmes se fait en priorité. Au début de la guerre, la France produisait au plus 700 obus de gros calibre par jour. Bientôt, le Grand-Quartier Général en demande urgemment 50 000, soit 70 fois plus. En quelques semaines, le socialiste Albert Thomas (1878-1935), sous-secrétaire d’État de l’Artillerie et des Munitions, persuade les industriels de ce secteur d’agrandir leurs installations et d’accepter toutes les commandes. L’Illustration, datée 4 septembre 1915, montre Albert Thomas, aux côtés de M. Schneider et des directeurs du Creusot, sous le titre « L’USINE DE GUERRE ET L’UNION DES CLASSES ». Le sous-secrétaire d’État harangue les ouvriers ainsi : « La victoire est là qui plane au-dessus de nous, dans la fumée qui remplit cette vallée. C’est sur vous, camarades, que nous comptons pour la vouloir, pour la saisir ». Sous sa direction, la production quotidienne d’obus de 75mm passe de 13 500 à 212 000, celle des obus de 155mm de 405 à 45 000, précise Laura Lee Downs, Directrice d’études à l’École des Hautes études Scientifiques et Sociales de Paris, lors d’un colloque sur Albert Thomas en novembre 2007.

     Albert Thomas, tout en poussant la production à ses limites, par décret du 21 avril 1916, instaure un Comité de Travail féminin, auquel participent médecins, inspecteurs du travail, personnalités publiques et politiques de tous bords et cinq femmes sur la quarantaine de participants. Jusqu’à sa sortie du gouvernement en fin de l’année 1917, quand le Parti socialiste dénonce l’Union sacrée, il va s’attacher à organiser le travail des femmes dans les industries travaillant pour l’armement. Il pense améliorer leur situation matérielle et morale ; une circulaire du 3 juillet 1916 interdit le travail de nuit pour les jeunes filles de moins de 18 ans dans les usines de guerre et limite la durée du travail à 10h pour celles de 18 à 21 ans, celles-ci ne travaillant plus dans les poudreries. Les circulaires d’Albert Thomas recommandent de respecter le principe « à travail égal, salaire égal ». Or, lors d’un Comité du travail féminin, il déclare convenable de déduire du salaire des ouvrières « le coût de revient de toutes les nouvelles modifications à l’outillage, à l’organisation du travail, à la surveillance et, de façon générale, la part des frais supplémentaires entraînés par la substitution de la main-d’œuvre féminine à la main d’œuvre masculine. » 

     Sous son égide, se construisent à Paris, en 1915 les usines Citroën, un ensemble industriel comprenant un réfectoire, une pouponnière avec une chambre d’allaitement. Clotilde Mulon, médecin du travail, décrit cette usine de façon dithyrambique : « Tout d’abord celui où se fait l’emboutissage des obus. C’est un énorme hall dans lequel 24 presses sont entourées chacune de démons noirs mâles et femelles qui manient dans la flamme des obus d’acier incandescents. Dans une atmosphère de four, un homme sort du feu la barre rougie, la porte sur un étau où, grâce aux gestes d’une femme, un puissant poinçon s’enfonce comme le ferait le doigt dans de la glaise. Des étincelles jaillissent captées par des écrans. Trois secondes s’écoulent. L’obus tombe, creusé, embouti comme on dit. Un homme le prend dans de longues pinces. Il est prêt pour la trempe. On le place sur un trottoir roulant qui le conduit à un autre atelier. Vingt-quatre équipes font le même mouvement autour de vingt-quatre machines. Des tâches de feu s’allument et circulent dans tout l’immense hall. Vision de guerre. […] Déjà notre groupe arrive dans un autre atelier. […] Quatre mille ouvrières travaillent dans ce phénoménal atelier construit en six semaines sur l’emplacement de trente-huit maisons. Dans le fracas, mais dans l’ordre et la propreté, on fait ici tout l’ogivage, le filetage de pas de vis, le ceinturage etc. […] Ces colossales dimensions, ces travées sans fin, ce bruit, cet ordre, ces chars électriques adroits et rapides montées par des femmes blanches, tout cela accroît l’idée de prodige et de féerie. »

     Naturellement, cette usine répond à l’idéal que veut impulser Albert Thomas dans les industries de l’armement. Mais peu de patrons le suivent. Laura Lee Downs cite les conditions de travail des munitionnettes des usines Renault : « […] si la commande d’obus arrivait, les ouvriers, les ouvrières étaient censés rester à l’usine pendant 24 heures voire 36 heures comme ça, jusqu’au moment où la commande était honorée. Il n’était pas rare de travailler pendant 24 heures ou même 36 heures. Une femme rapporte que pendant les services de nuit aux usines Renault, certaines dorment dans les WC. S’il n’y avait pas eu de dimanche, les trois quarts de ces femmes seraient morts. Certaines sont décédées d’ailleurs comme le rapporte le témoignage d’une autre ouvrière sur ses conditions de travail durant la guerre ». 

     De plus, explique l’historienne, les chambres d’allaitement ne sont pas un franc succès. Les mères préfèrent confier leurs nourrissons chez une voisine ou la concierge : quitter son domicile à cinq heures du matin, surtout l’hiver, pour rejoindre l’usine en métro, son enfant dans les bras, est rejeté par nombre d’ouvrières. Par contre, celles-ci optent pour le congé de maternité mis en place par le sous-secrétaire d’État aux Munitions.

     Ces ouvrières sont assignées aux travaux de nettoyage et de manutention, ou à la chaîne pour la soudure, ou le polissage. Si elles sont sur des machines mécaniques perfectionnées, le réglage est effectué par un homme et elles sont surveillées par un contremaître (un pour 10 ouvrières).

     En effet, il sera exceptionnel de donner à une femme les connaissances techniques qui lui manquent. On ne relève que quelques cas dans lesquels des ouvrières vont devenir qualifiées. Encore ont-elles subi une sélection draconienne et reçu une formation accélérée. Contrairement à une idée reçue, la Grande Guerre n’a pas donné à la main-d’œuvre féminine un relèvement de sa qualification.

     Marcelle Capy, journaliste libertaire, travaille incognito dans une usine d’armement. Elle livre son témoignage dans la Voix des femmes, à la fin de l’année 1917 : « L’ouvrière, toujours debout, saisit l’obus, le porte sur l’appareil dont elle soulève la partie supérieure. L’engin en place, elle abaisse cette partie, vérifie les dimensions (c’est le but de l’opération), relève la cloche, prend l’obus et le dépose à gauche.

     Chaque obus pèse sept kilos. En temps de production normale, 2 500 obus passent en 11 heures entre ses mains. Comme elle doit soulever deux fois chaque engin, elle soupèse en un jour 35 000 kg.

     Au bout de3/4 d’heure, je me suis avouée vaincue.

     J’ai vu ma compagne toute frêle, toute gentille dans son grand tablier noir, poursuivre sa besogne. Elle est à la cloche depuis un an. 900 000 obus sont passés entre ses doigts. Elle a donc soulevé un fardeau de 7 millions de kilos.

     Arrivée fraîche et forte à l’usine, elle a perdu ses belles couleurs et n’est plus qu’une mince fillette épuisée. Je la regarde avec stupeur et ces mots résonnent dans la tête : 35 000 kg. »

     Les munitionnettes sont plus de 430 000 à la fin de la guerre. Le maréchal Joffre dit : « Si les femmes, qui travaillent dans les usines, s’arrêtaient vingt minutes, les Alliés perdraient la guerre. »

      Les archives de  la Meuse révèlent un échange de correspondances entre un soldat et sa femme dans son village de Bazincourt-sur-Saulx. L’épouse, en date du 27 février 1916, décrit son travail : « Mon rôle de munitionnette ne me convient pas beaucoup, c’est épuisant de rester debout toute la journée (10 à 13 heures), surtout que parfois je travaille la nuit mais au moins, il me permet de subvenir à mes besoins en attendant ton retour. C’est effrayant à l’usine, la peau de certaines de mes camarades devient jaune à cause de l’acide ! » Son mari lui répond le 1er avril 1916 ; il lui retrace les conditions inhumaines dans lesquelles il survit dans les tranchées et termine sa lettre ainsi : « J’ai bien reçu ton colis, je te remercie du fond du cœur. J’espère que ce n’est pas trop dur pour toi ce métier de munitionnette. Un de mes camarades m’a dit que les femmes dans les usines se font coupées les cheveux. As-tu déjà les cheveux courts ? Je n’espère pas. […] »

 

A suivre: les grèves de 1917 parmi les ouvrières

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