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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

La "transition" en Espagne vue par Gilbert Dubant

J'ai publié dernièrement un texte de Jean Ortiz: Transition espagnole: assez de bourrage de crâne. Gilbert Dubant y répond:

L’Espagne de 75 à 82 : quelle transition ?

Dire que toute période historique brève entre deux états durables est une « transition » ne paraît pas monstrueux. Dès lors, parler de « bourrage de crâne » comme le fait Jean Ortiz dans son article du 6 avril 2015 s’applique davantage à l’interprétation de la « transition » qu’au phénomène lui-même. Que cette période n’ait pas correspondu aux attentes des Républicains est une évidence. Que leurs souhaits aient été  minoritaires en est une autre.

À la mort de Franco, le 20 novembre 1975, l’Espagne est à bout de souffle. Politiquement, la mort de Luis Carrero Blanco, deux ans plus tôt, a décapité le franquisme « historique ». La Phalange et la Guardia Civil quadrillent toujours les campagnes du pays, mais la « Terre sans pain » de Luis Buñuel dans les Hurdes en 1927 coexiste avec une industrie et une finance décomplexées, où les fascistes de 1936 sont devenus des chefs d’entreprise et des financiers amoureux du capitalisme européen, avec la bénédiction intéressée de l’Opus Dei et des banques vaticanes.

Les résidus coloniaux (Sahara espagnol, Guinée Équatoriale) coûtent cher, l’ancêtre de l’Union européenne, la CEE, tord le nez devant une dictature officiellement infréquentable, mais qui abrite des bases militaires américaines, guerre froide oblige. Le Portugal a change de régime aux œillets de 1974 et l’Espagne a l’air un peu attardé, alors que les subventions européennes agricoles et d’équipement lui tendent les bras. Il est temps que le fascisme s’habille en civil pour garder ses palais.

Le totem monarchique

La plus grande menace intérieure vient de l’ETA basque, celle qui a explosé Carrero Blanco. Pour la gauche, la police politique du Caudillo  a été efficace. La FAI et le POUM sont des souvenirs catalans, les éléments actifs du PCE sont en exil ou morts, le PSOE n’a d’ouvrier que le nom. Dans la population, les aspirations majeures sont l’augmentation du niveau de vie, des équipements collectifs et des libertés individuelles. L’Espagne a entendu le bruit de la société de consommation européenne en 68, mais de loin. Elle attend de passer à table.

La santé déclinante et la lente agonie du dictateur ont laissé aux cercles dirigeants le temps de préparer la succession, que mettra en musique Adolfo Suarez en 1976 avec le soutien discret du jeune Juan Carlos 1er, totem monarchique créé par Franco comme rempart d’une « España una, grande, libre » contre les attaques du régionalisme et de la République.

La reconversion

L’opération fonctionne bien et l’essentiel des cadres franquistes passe sans états d’âme à l’Alianza Popular du cacique galicien Manuel Fraga Iribarne, qui fonde en 1989 le PP (Partido Popular) de Jose Maria Aznar et Mariano Rajoy. La veuve et la fille de Franco gardent leur énorme train de vie et les titres nobiliaires. Les fascistes historiques font profil bas. Leur parti Fuerza Nueva est presque groupusculaire et la ridicule tentative de prise des Cortes par le militaire récidiviste Antonio Tejero Molina, en 1981, finira de discréditer le franquisme officiel, en donnant une dimension nationale à Juan Carlos 1er. Les fascistes gardent le « Valle de los Caidos » comme l’OAS garde des photos de Notre-Dame d’Afrique. En tout cas, le franquisme n’a pas connu  d’épuration comparable à celle de la France, même imparfaite, après 1944. Il est vrai que la guerre civile était plus lointaine.

À gauche, le risque révolutionnaire n’était pas grand. Le PCE s’est affirmé les armes à la main à partir de 1936, il a tenu des maquis jusqu’au début des années 50 dans le Nord du pays, mais la répression policière a envoyé ses cadres à l’étranger, surtout en France et en URSS. La plupart ont l’âge d’avoir connu la guerre civile et la « posguerra » au-delà des Pyrénées n’en a pas fait des cadres politiques modernes capables d’affronter une situation inédite. Une (mauvaise) plaisanterie court au début des années 80 en Espagne : « Santiago Carrillo a réussi en cinq ans ce que Franco n’avait pas fait en quarante ans : détruire le Parti communiste ».

Le « felipismo »

C’est cruel, mais seulement à moitié vrai. Si les querelles de tendances et d’individus dans une galaxie d’organisations plus ou moins « de gauche » vont marquer la naissance d’IU (Izquierda Unida) en 1986, le PCE y garde une influence déterminante, quelques analyses marxistes et des bases régionales (Andalousie, Communauté de Madrid). Les récentes polémiques électoralistes avec Podemos et des scandales financiers comme les « tarjetas negras » de la Caja Madrid (abus de biens sociaux par cartes bancaires) ont cependant affecté l’image d’une IU totalement intègre. 

Il est vrai que Santiago Carrillo a bradé dès 1977 l’idée même de république laïque en acceptant une constitution monarchique. Ses « camarades » le lui ont d’ailleurs fait payer cher puisqu’il finit politiquement marginal, mais ces héroïques révolutionnaires avaient-ils le soutien populaire de classe et de masse dont ils se prévalaient ? La majorité des Espagnols n’étaient-ils pas épuisés par quarante années de privations et de dictature ? La réponse arrive en 1982 avec un jeune avocat andalou socialiste, intelligent et libéral : Felipe Gonzalez. Le « felipismo » est une théorie de « gauche élastique » qui va séduire une série d’hommes politiques européens allant de Tony Blair à Manuel Valls, en passant par Matteo Renzi et naturellement Jose Luis Rodriguez Zapatero. La recette est connue : libéralisme économique mondialisé et libération sociétale. Le cinéma de Pedro Almodovar, la Movida, les avancées en faveur de l’avortement et de la tolérance sexuelle, violemment combattus par la base franquiste du PP et l’Église, sont des témoins comme les bulles immobilières à répétition.

Les couloirs du temps

Depuis 30 ans, les gouvernements espagnols dirigés par le PSOE et le PP ont alterné, avec des points communs : une montée continue des « communautés autonomes », accompagnées du développement de langues régionales (catalan, valencien, basque, galicien) ; une corruption endémique traquée par des juges financiers nationaux et tenaces ; une volonté politique de marchandiser les services publics par une privatisation croissante ; une dérégulation complète du système bancaire et du droit du travail.

C’est probablement dans cet esprit que l’on peut parler de transition pour la période 1975 à 1982. Trois ans et demi de guerre civile et 36 ans de franquisme officiel séparent 1936 de 1975. 33 années de « monarchie démocratique » vont de 1982 à 2015. La « transition » de sept ans entre ces deux époques longues n’est évidemment pas un passage de la nuit fasciste au soleil démocratique. C’est cependant un bref couloir de temps entre deux systèmes difficilement comparables, au moins dans l’esprit de la majorité des Espagnols. Mais l’opinion peut évoluer constamment. En Espagne et même en France, à côté de Jean Ortiz, il est des esprits convaincus que Podemos est un parti d’extrême gauche et que Mariano Rajoy est un démocrate.

Gilbert Dubant

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