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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

LOUPS GAROUS ET PETITE BERGERE

Plus de foyer ardent sous le manteau de la cheminée, mais le ronronnement sourd émis par la combustion du charbon dans une grosse cuisinère en fonte noire.  Plus d'odeur particulière de ce bois tordu des vignes se consumant et rappelant l'originalité de cette terre, mais des pelures d'oranges posées sur le fourneau, au parfum étranger. Pour autant, on s'assemblait devant cet âtre lors des veillées d'hiver, comme du temps d'un bûcher de vieux ceps. On se rassemblait pour se sentir plus fort, contre les froidures hiémales qui mordaient longtemps la vie et les rêves en ces Corbières.

Mais à la lueur faiblarde d'une lampe à pétrole, contrairement aux flammes vives de l'âtre d'antan, l'épiderme des plus jeunes se hérissaient aux histoires fantastiques contées par les anciens. Et nul d'entre eux ne se retournait vers la porte, de peur d'être croqué vif par le Cers, ce vent du nord mué en loup-garou qui hurlait sur le perron.

Loup, comme tu as de grandes dents!

Oui, des loups-garous, il pouvait en survenir partout sur les gosses: s'ils s'approchaient trop du lavoir ou se penchaient sur un puits, s'ils partaient aussi vagabonder dans la garrigue...

 

Sinon, pour montrer que le petit peuple pouvait gagner sur leurs régents, l'occitan s'enflammait dans la gorge du vieux Joseph, comme un ru des Corbières, devenue torrent lors d'une crue, emportait tout sur son passage.

Autrefois, l'archevêque de Narbonne, prince de tout ce bas-Languedoc, soumettait la région à une quantité de taxes. Et bientôt passeraient ses agents chargés de collecter l'impôt. Si on ne l'acquittait pas, la mort, à défaut les geôles punissaient les coupables.

Dans la petite ferme du Val, ses habitants se rongeaient les sangs. Où trouver cette poignée d'écus, quand la grêle avait dévoré la vendange et la canicule roussi la pâture des brebis? "De fame, de guèrra e de mal, para nos Nostre sénher": "De la faim, de la guerre et de la maladie, protègez-nous, seigneur Dieu", répétait la prière occitane. Mais les voies du ciel restaient impénétrables à la souffrance du petit peuple quant, à toutes ces calamités, se greffait invariablement l'impôt envers le roi et l'église.

- Le prêteur sur gages vient de perdre son épouse, dit le plus vieux des Burgat. Peut-être que son deuil nous sera profitable et qu'il nous accordera quelques écus.

-Je veux bien aller chez lui, dit la dernière de la famille, ce qui étonna tous les mâles, petits ou grands de la ferme.

En ce Languedoc patriarcal que Dieu avait posé sur la terre, ce n'était pas demain qu'une femme serait l'égale d'un homme pour gouverner dans le quotidien. Mais le plus vieux des Burgat fit taire aussitôt les murmures réprobateurs qui ourlaient les lèvres et son occitan gronda plus fort que le tonnerre: "Bien, petite, vas-y et que la volonté de Dieu soit faite!"

Le lendemain matin, Marie-jeanne partit pour la demeure de l'usurier. Elle s'était vêtue en garçon, avait caché sa chevelure de fille sous un large chapeau, ce qui dissimulait aussi ses traits. Elle avait également emporté un mince baluchon.

Chez lui, le père Lucas, habillé de grand deuil, comptait et recomptait tristement une bourse rebondie d'écus.

- Je vais chez monseigneur l'archevêque, lui annonça tout de go Marie-Jeanne. Pourriez-vous m'indiquer la route. J'ai un message de la plus grande importance à lui transmettre.

- Suis la marche du soleil dans le ciel et tu tomberas ce soir sur son castel, répondit le veuf. Mais je ne crois pas que sa garde t'en laissera approcher.

- Je suis pourtant l'envoyé des cieux et dois-lui rendre compte du sort de sa mère qui est morte dernièrement,

- Comment ça, s'étrangla le mauvais homme toutefois très éploré par le décès de sa femme.

- Et bien, dame Esclarmonde, la mère de l'archevêque de Narbonne, se tient désormais à la droite de Dieu en son paradis!

- Et ma chère épouse, l'as-tu aperçu aussi dans le ciel, reprit l'usurier, l'esprit tourneboulé.

- Hélas, pauvre père Lucas, elle se trouve à l'entrée de l'Enfer. Saint Pierre lui a défendu le paradis, mentit l'effrontée.

- Mon épouse sous la coupe de Satan, ce n'est pas Dieu possible, elle qui ne manqua aucun office et mourut après confesse muni des ultimes sacrements de l'église...

-Je peux arranger cela, je suis un ange, reprit Marie-Jeanne et cette bourse fera l'affaire. J'en ferai don aux ermites qui logent au plus haut dans cette garrigue. Saint Pierre en sera bienheureux et votre épouse sera épargnée des flammes de l'enfer.

Et Marie-Jeanne de repartir vers les siens avec la bourse farcie d'écus du méchant usurier. Mais à peine sur le chemin du retour, le chanoine de l'archevêque, sur sa mule, rendait visite à son père, le prêteur sur gage qui lui conta l'histoire. Furibond, le clerc de Rome sauta sur son animal et lui talonna durement les côtes. La mule galopa à vive allure dans la garrigue. Mais ses fers retentirent sur les pierres du chemin.

Marie-Jeanne l'entendit de loin. Elle se revêtit des vêtements féminins pris dans son baluchon, ôta son chapeau, puis montra au grand jour sa longue chevelure et ses traits. Le chanoine tomba sur une petite bergère assise sagement sur le bord du chemin.

- N'as-tu pas vu un vaurien, un sale voleur, courir comme s'il eut le diable à ses trousses, gronda l'ecclésiastique.

- Pour sûr, monseigneur! Mais ayant ouï votre chevauchée, il est parti se réfugier là-bas, derrière ce bosquet de genévriers. Je garderai votre mule en attendant que vous l'attrapiez pour le conduire au guet.

Le chanoine jugea la sente étroite qui montait vers les épineux, bordée de kermès aussi acérés. Il partit donc à pied, avec précautions, mais muni d'un solide bâton. Quand il revint, encore plus courrouçé, sa mule et la bergère avaient disparu.

Il revint chez son géniteur pour lui dire, afin de ne point paraître ce qu'il ne voulait pas être: "Vous aviez raison, père. C'était bien un messager de Dieu. Et pour son office, je lui ai cédé ma mule, en plus de votre bourse remplie d'écus."

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sorcière and co 16/02/2014 20:08

bravo marie - jeanne elle venge par son intelligence toutes les femmes rabaissées qu'elles soient du languedoc ou d'ailleurs

caroleone 16/02/2014 14:21

Ah ! ça me manquait les histoires de Roger le troubadour !
Celle-ci est très belle, j'aime bien sa chute et le coup de pied au cul des riches et du patriarcat par la même occasion.
Merci Roger

Amitiés

caro