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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Lorsque l’Allemagne déclare la guerre, la société française se rallie à l’idée de l’Union sacrée pour défendre la patrie. Même les organisations réfractaires au gouvernement, comme les socialistes, les associations féministes ou la CGT sont parties prenantes.

Côté socialistes, après l’assassinat de Jean Jaurès le 31 juillet 1914, chantre de la paix et du parti, deux d’entre eux et non des moindres entrent au gouvernement : Marcel Sembat (1862-1922) et surtout Jules Guesde (1845-1922), figure historique du mouvement ouvrier.

 

La CGT, qui manifestait contre la guerre le 27 juillet, par la voix de son secrétaire général Léon Jouhaux décide de soutenir l’Union sacrée. Abel Ferry, secrétaire d’État aux affaires étrangères, note dans ses Carnets secrets que le dirigeant syndical avait rencontré le ministre de l’Intérieur afin de « composer, d’accord avec lui, sa proclamation ». Mais ce conciliabule n’affecte pas la CGT. En août, avec l’accord de sa direction, le gouvernement nomme Léon Jouhaux Commissaire de la nation pour « soutenir le moral du pays et l’effort de guerre ». A l’hiver 1914, la même direction de la CGT, à une écrasante majorité, déclare : « Maintenant que la guerre est déclarée, le conseil national confédéral rappelle aux groupements ouvriers que la besogne utile et impérieuse de l’heure, c’est l’organisation de la solidarité envers la France. » Et, en 1915, lors de la mobilisation industrielle pour l’effort de guerre, la CGT participe aux Comités mixtes, nationaux ou départementaux, avec patrons et pouvoirs publics, pour affecter les professionnels dans les usines d’armement et fixer les salaires ou la durée du travail.

Il en va autant pour les associations féministes françaises. L’Union française pour le suffrage des femmes (UFSF) et le Conseil national des femmes françaises (CNFF) vont considérer cette guerre comme « une cause sainte contre la barbarie et le militarisme prussien ». Ils exhortent les femmes à être « semeuses de courage » et à ne pas démoraliser les soldats en permission ou en leur écrivant. L’une des féministes françaises de renommée internationale, Jane Misme (1865-1935), directrice du journal La Française, écrit, le 31 décembre 1914 : « Tant que durera la guerre, les femmes de nos ennemis seront aussi nos ennemies ».

Abel Ferry, dans ses Carnets secrets, résume l’idée majoritaire de la France : « L’élan est trop formidable pour qu’il n’emporte pas les barrages de casques et de pointes. »

soldats du 66e régiment d'infanterie, petits drapeaux au fusil, vers la gare de Tours, le matin du 5 août 1914

 

La France pense que ce conflit est juste, qu’il sera court et victorieux. Néanmoins, en pleine moisson et à l’approche des vendanges, la déclaration de guerre tombe mal. Dans un pays profondément rural et agricole, il faut assumer la charge laissée par la paysannerie mobilisée sous les drapeaux.

René Viviani, Président du conseil, s’adresse aux femmes et aux enfants des campagnes, le 7 août 1914 :

« Debout, femmes françaises, jeunes enfants, filles et fils de la patrie.

 Remplacez sur le champ de travail ceux qui sont sur le champ de bataille.

 Préparez-vous à leur montrer, demain, la terre cultivée, les récoltes rentrées, les champs ensemencés !

 Il n’y a pas, dans ces heures graves, de labeur infime.

Tout est grand qui sert le pays.

Debout ! A l’action ! A l’œuvre !

 Il y aura de la gloire pour tout le monde. »  (...)

 

Le recensement de 1911 dénombre 3,2 millions ouvrières agricoles et femmes d’exploitants. Avec la guerre, 850 000 de ces dernières et 300 000 épouses d’ouvriers agricoles se retrouvent chefs de famille. Auparavant, les femmes d’exploitants n’exerçaient aucune autorité sur la marche de l’agriculture et les ouvrières n’étaient reléguées qu’à des labeurs mineurs. Celles-ci vont désormais faucher, rentrer les foins, labourer, herser et semer. Les femmes d’agriculteurs vont diriger la main d’œuvre, décider de la production et la vendre, entretenir le bétail. Toutes vont se hisser sur les machines agricoles, comme la moissonneuse lieuse.

Dans les villages, les bourgs et les hameaux, dans les fermes, les femmes s’attellent à des travaux de force, hier exclusivement réservés aux hommes. Les voilà bûcheronnant, devenir maréchal-ferrant ou tonnelier. Elles chargent les charrois et conduisent les attelages. Les chroniques en décrivent comme gardes champêtres ; la femme d’un boulanger d’Exoudun, bourg des Deux-Sèvres, aidée de son jeune frère de 14 ans, sort 400 kg de pain par jour du fournil de son mari mobilisé. Dans les campagnes de Dordogne, la femme remplace l’homme dans la proportion de 1/3, de 4/5 en Charente ou de 9/10 dans les Basses-Pyrénées.

La réquisition des animaux de trait (chevaux et bœufs) pour la guerre n’arrange rien.

Or, au début, les courriers du front intiment à la femme les travaux à effectuer. Tel cet agriculteur de Saint-Alban, dans le Tarn qui écrit à sa femme de faire travailler sa jument et s’inquiète : « Vous me dites que vous n’êtes pas en retard, mais vous ne me dites pas les sacs d’avoine et de blé que vous avez semés ». Ou cette lettre d'un agriculteur du Tarn-et-Garonne, écrivant le 14 septembre 1915 : « […] Si tu veux vendre les génisses, fais-le et garde le veau qui doit commencer à manger. Je vois que tu as bientôt fini de rentrer le tabac et une partie des pommes de terre. Les tomates doivent s’éclaircir. […] » Et combien d’hommes de la campagne, mobilisés, font appel à leurs vieux parents, leurs jeunes frères, parfois à des exemptés, afin de surveiller leurs épouses.

Les femmes contractent des maladies par la fatigue, font des fausses couches ou enfantent prématurément au début de la guerre. Les blessures sont nombreuses, quand des membres ne se trouvent pas sectionnés. Les journaux n’en parlent pas à cause de la censure, ou bien accusent la faible constitution féminine néfaste à la défense de la patrie.

 

Mais, des diplômes seront attribués aux agricultrices méritantes.

Dès l’Armistice, des femmes reçoivent des décorations, telle la médaille du comice agricole de Seine-et-Oise ; elle est remise à une paysanne dont le mari est mort à la guerre ; sur le revers est gravé : « Aux Vaillants de la Terre 1914-1918 », comme si cette veuve avait perdu définitivement son sexe.

Lignes extraites de mon ouvrage Le Travail des femmes jusqu'aux années 1960 paru aux éditions l'Harmattan.

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caroleone 17/11/2013 14:36

Merci Roger pour cette justice que tu rends aux femmes au travers de cet article : en effet, les femmes quand il le faut savent faire bouillir la marmite, et parfois mieux que les hommes !!
Amitiés

caro