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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Le Mantois est la partie Ouest du département de Seine-et-Oise, voisin avec la Normandie, dont la ville capitale est Mantes-sur-Seine. C’est une région majoritairement agricole et faiblement industrialisée, sauf dans le village de Gassicourt avec la papeterie Braustein et le chemin de fer, Mantes-la-Ville avec ses lutheries et sa scierie. Mais la papeterie Braunstein  ne dénombre que 300 travailleurs avec des femmes et des enfants, faiblement syndicalisés. Par contre, le chemin de fer, presque 800 agents de l’Etat, est fortement imprégné par le syndicat CGT pour les sédentaires et la fédération des mécaniciens et chauffeurs pour les roulants.

L’Union fraternelle des syndicats ouvriers de l’arrondissement de Mantes a été fondée en 1908 à l’initiative de 2 cheminots syndiqués à la CGT : Auguste Goust, sous-chef de bureau en gare et Auguste Leriche ouvrier au dépôt. Ils sont adhérents du Parti radical-socialiste, le premier en est le dirigeant régional. Auguste Goust va être maire de Mantes en 1908 et député en 1912. Un Conseil de prud’hommes a été établi en 1913 sur Mantes-sur-Seine.

Jusqu’à la scission syndicale de 1922, le réformisme est prépondérant dans les syndicats de la région. Lors de la grève générale des cheminots de 1910, majoritaire dans le Mantois, Auguste Goust, syndiqué CGT et représentant le personnel au Conseil d’administration des chemins de fer de l’Etat, avait exhorté ses camarades à reprendre le travail. L’Union sacrée de la CGT prônée par Léon Jouhaux, son secrétaire général, ne pose donc aucun problème dans la région.

Et dès l'entrée en guerre de la France, dans la presse locale, la papeterie Braustein affiche plusieurs fois ce genre de publicité:

Le syndicalisme du Mantois à l'épreuve de la Grande Guerre

La mobilisation va détruire toutefois l’organisation régionale de la CGT qui était bien défaillante après la grève des chapeliers de 1912, eux plus proches des socialistes unifiés autour de Jean Jaurès et du journal l’Humanité.  Car dans la région, le mouvement ouvrier dans son ensemble vote radical-socialiste : Auguste Goust est élu député par 8011 voix contre 6749 à la droite et 302 pour le candidat socialiste unifié. A noter que le meilleur score de ce candidat s’obtient dans le village de Gassicourt (73 voix) où se trouve la cité Buddicom des cheminots.

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chapeliers grèvistes, l'enfant présentant le journal l'Humanité

Pour l’année 1914, le Journal de Mantes, soutien du parti radical-socialiste, montre que seul le syndicat des employés du chemin de fer et celui du bâtiment se réunissent à la Bourse du travail. Mais durant toute la durée de la guerre, les cheminots seront les seuls à poursuivre leur activité.

Cependant, cette activité relève plutôt de la solidarité envers les veuves de cheminots tués au combat et à leurs enfants. Exception, la défense des mécaniciens et chauffeurs Belges, venus à Mantes lors de l’occupation de la Belgique par les Allemands. Ils sont arrivés sur leurs machines, certains avec leurs familles.  Ils vont travailler pour les Chemins de fer de l’État au sein du dépôt de Mantes.

Le syndicalisme du Mantois à l'épreuve de la Grande Guerre

Le syndicat CGT des cheminots soutient donc les revendications de leurs camarades Belges rapatriés au dépôt et travaillant pour lui. Ils vont obtenir une prime en 1916. Et dès l'été 1914 ils feront cesser les discriminations salarialesz à leur encontre.

La paix recouvrée en 1918, la tuerie mondiale a laissé des traces dans la société comme dans le syndicalisme français. Deux théories s’y affrontent, les réformistes et les révolutionnaires, même si chaque camp n’est pas uniforme dans ses idées.    

Deux cheminots radicaux-socialistes siègent au conseil municipal de Mantes : le maire Auguste Goust, commis principal et le conseiller municipal Auguste Leriche, tourneur au dépôt. Mais dans le village voisin de Gassicourt, d’autres syndiqués n’ont pas la même vision de la politique ni du syndicat d’ailleurs.

Vers la fin de la guerre, les prix flambent et les difficultés pour se nourrir ou se chauffer  sont importantes. Le 11 août 1918, des cheminots de Gassicourt interviennent sur le marché aux œufs et à la volaille de Mantes pour faire baisser les prix. De vives échauffourées se produisent avec les volaillers. Auguste Goust, le maire, en appelle à la « bonne volonté des uns et des autres. »

 

Pour les élections municipales du 30 novembre 1919, Auguste Goust conduit une liste d’ « Union républicaine des intérêts communaux », abandonnant son drapeau radical-socialiste. Sa liste va être élue.

A Gassicourt, une liste « coalition républicaine » va affronter des conseillers municipaux sortants, cultivateurs, employeurs ou commerçants classés à droite.

La liste « coalition républicaine » comprend 12 socialistes, 2 radicaux-socialistes et un républicain de gauche. Parmi les candidats socialistes, 10 sont des cheminots dont Émile Paris, mécanicien, secrétaire de l’Union locale CGT de la région mantaise et Georges Guesdon ajusteur, secrétaire de l’Orphelinat des chemins de fer, les autres étant ouvriers aux ateliers ou agents de conduite. Ce sont eux qui représentent la frange la plus à gauche de l’échiquier politique de l’époque.

La liste sortante est battue et tous les candidats de la « coalition républicaine » sont conseillers municipaux. Camille Fassié, mécanicien au dépôt, devient maire de Gassicourt.

 

Une grève intervient en mars 1920 dans le chemin de fer, en cause la mise à pied frappant un délégué sur le réseau Paris-Lyon-Méditerranée et des sanctions contre des cheminots à Périgueux.

A Mantes, la presse signale plus de 65% de grévistes. Le gouvernement semble reculer, signe un accord et promet la levée des sanctions. Mais les compagnies ne respectent aucun des engagements signés. Le 30 avril 1920, la Fédération des cheminots appelle à un nouveau débrayage général, largement suivi dans le Mantois. 

Si le Petit Mantais parle « d’acte criminel », le Journal de Mantes, lui, défend les revendications et décrit la manifestation bon enfant de ce jour : « Samedi, la ville fut calme, comme elle le fut à chacun des premiers mai d’ailleurs ; certains commerces avaient gardé leurs volets clos. Place de la Gare et rue du Chemin de fer, tous les cafés avaient fermé d’un commun accord. En ville, nulle force de police. Par petits groupes, les membres des différents syndicats passent, églantine à la boutonnière, et se rendent à la bourse du travail où, depuis ce matin, une permanence fonctionne pour le pointage des cartes syndicales.

     Une assemblée générale a été décidée pour l’après-midi ; mais devant le nombre croissant de syndiqués, devant l’exiguïté, comparée à ce nombre, de la grande salle de la Bourse du travail, les organisateurs conviennent de tenir en plein air, dans l’Ile-aux-Dames, leur meeting et de s’y rendre en cortège.

     Vers trois heures, le cortège se met en marche ; il comprend environ 3 000 personnes, tant de Mantes que des environs sans aucun bruit que des chants coupant la monotonie du parcours. En tête, marchent les bannières syndicales.

     Dans l’île, tout le monde se groupe sur le terre-plein et M. Verneuil, des cheminots de Mantes, prend le premier la parole. Après lui, M. Simon des terrassiers d’Argenteuil expose les revendications ouvrières : intangibilité de la loi de huit heures, amnistie, nationalisations. Ensuite, M. Michaud, des cheminots, traite de la question des nationalisations […] »

Mais la tactique confédérale dite des « vagues d’assaut » va être un échec. Des Fédérations ont appelé à la grève avec les cheminots alors que ce n’était pas leur tour. On fait donc reprendre le travail et s’ensuit une cacophonie impressionnante.

De plus, les régiments de ligne viennent occuper les emprises ferroviaires, aidés par des milices civiles armées. Un membre de l’une d’entre elles explique sa présence dans le Petit Mantais : « Monsieur le rédacteur, je suis ici depuis 8 jours, comme volontaire au chemin de fer[…] Nous ne protestons pas contre les travailleurs, puisque nous venons aider ceux dont la liberté du travail est atteinte dans ses droits les plus sacrés[…]J’estime faire pour la classe ouvrière plus, que tous les discours trompeurs et révolutionnaires dont on nourrit les esprits échauffés à la Bourse du travail. Daniel Gastouné, engagé volontaire, classe 22. »

A tout cela s’ajoute l’arrivée des soldats du 5ème Génie de Versailles, unité militaire spécialisée dans le chemin de fer ; ses hommes peuvent tout faire : poser une voie, manœuvrer un poste d’aiguillage ou conduire une locomotive.

Le 12 mai, un cadre gréviste de la voie est révoqué.

Le 15 mai 1920, les Chemins de fer invitent « pour la dernière fois ses agents à reprendre le travail. Avis est donné que les révocations, ou radiations de cadres, ou suppressions d’emploi, déjà prononcées, sont maintenues ; il en est de même  de celles qui pourront encore intervenir. Quant aux autres mesures disciplinaires qui seront prononcées contre les agents grévistes non révoqués, elles seront d’autant plus graves que l’absence aura été plus longue. »

Le 20 mai, par 675 voix contre 101, les cheminots reprennent le travail. Ce même jour, le Petit Mantais révèle que deux chauffeurs du dépôt de Mantes sont arrêtés pour « entraves à la liberté du travail par violence et voies de fait ». Ils auraient injurié et rossé « deux employés d’Evreux qui avaient amené un train. »

En France, plus de 100 000 grévistes reçoivent un blâme, pour eux plus d’avancement ni de gratification. 18 000 révocations ou congédiements sont effectifs dont 25 pour  Mantes. Un tract du syndicat reprend leur identité :    

     - Liste des congédiés (agents à l’essai) : Mme Fromond Suzanne ; Bézier Victor, ajusteur ;  Goupil, ajusteur ; Brard, nettoyeur ; Le Troallic Pierre, nettoyeur ; Aimé Robert, élève ajusteur ; Rouvel, élève ajusteur ; Moussard, poseur de rail ; Fossey, poseur de rail ; Febre, poseur de rail ; Greslebin, stagiaire facteur. 

    - Liste des révoqués (agents commissionnés) : Durago Paul, sous-chef de section voie ; Bardeau Paul, chauffeur ; Bertron Joseph, chef de train ; Jego Jean, garde-frein ; Moulenc, sous-chef de gare 5e série ; Fassié Camille, dessinateur ; Leger, facteur enregistrant ; Paris Emile, mécanicien ; Lefur Henri, mécanicien ; Barbot Marcel, ajusteur ; Guesdon Georges, charron; Revillon, nettoyeur ; Lecourt, nettoyeur.

Le dépôt de Mantes est particulièrement réprimé avec 13 révocations ou congédiements, tous de Gassicourt. Le chemin de fer vise aussi l’action politique, puisque Camille Fassié, maire du village est parmi les révoqués avec Emile Paris, Victor Bézier, Georges Guesdon et Henri Le Fur, conseillers municipaux.

 

La grève va laisser des traces indélébiles dans la CGT entre ceux qui se proclament réformistes, autour du secrétaire général Léon Jouhaux et ceux qui ne le sont pas. Cela va se traduire par une scission en 1921. Dans le Mantois, une majorité de cheminots va adhérer à la CGTU et former les cadres de l’Union locale CGTU.

 

Sources : Archives municipales de Mantes-la-Jolie (journaux de l’époque) ; Mantes et Mantes-la-Ville de 1789 à nos jours. GREM ; Archives de l'UL CGT; Les origines du chemin de fer dans le Mantois. Roger Colombier. L’Harmattan ; Le village de Gassicourt et le chemin de fer. Roger Colombier. GREM.

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