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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

La nuit était douce et tranquille, le miel des vendanges encore suspendu dans les airs. L'automne n'avait pas tourné définitivement la page de l'été. Elle se leva comme d'habitude, vive comme le feu de ses jeunes années. L'étincelle du jour ne crépiterait pas de sitôt sur la Méditerranée.

 

Sa toilette terminée, son chignon redressée, elle revêtit ses habits du dimanche. En ouvrant son armoire, elle lui sembla que toute la lavande de la garrigue parfumait son petit intérieur. Elle déjeuna, avec gourmandise, de son bol de lait coutumier trempé de petits bouts de pain. Puis elle partit faire le tour de chez elle, dans une valse lente, réconfortant là son édredon douillet, redressant ici un cadre, rafraississant plus loin l'ordonnance d'un bouquet de fleurs.

Elle sortit dehors, sans fermer sa porte à clé. Sur son perron, un chat vint se frotter en ronronnant sur ses vieilles jambes comme pour lui dire bonjour. Mais dans tout le village, derrière leurs persiennes closes, chacun était encore dans le coeur de son rêve. Et avant bien longtemps, les arbres de la place de l'église ne relâcheraient pas leurs grappes d'étourneaux dans le ciel.

 

Elle trotta menue vers le chemin des vignes. Passé le dernier lampadaire de La Nouvelle, un halo de la lune argenta ses pas pour la guider dans l'obscurité. Lorsqu'elle se retouva au milieu des bois tordus de la vigne, les étoiles lui brodèrent des marches éphémères qu'elle gravit. Puis arrivée au bout de ce promontoire scintillant, elle écarta ses bras et, sur les ailes du Cers, disparut dans la voie lactée.

Le village ne la rechercha pas trop longtemps. Elle était si fanée et ridée que nul ne connut le nombre de ses années. On savait juste que son jeune époux avait été tué à la guerre. Mais laquelle? Ily en a eu tant qui assassinèrent les petits soldats.

Alors, on l'oublia complètement, comme ces vieilles choses enfouies au fond de la poussière d'un grenier qu'on ne retrouvera plus jamais.

 

Pourtant, dans la nuit cristalline de l'été, lorsque le chant des grillons a remplacé celui des cigales, quand chaque étoile est autant de rêve à réaliser et que l'air se parfume de mille senteurs, la lune s'arrondit toujours en ces intants magiques.

C'est le visage d'une vieille mamée qui apparaît dans le firmament, même quand l'homme aura arraché le dernier cep dans ces Corbières maritimes. Si, regardez bien, elle va sourire, parce que le courage et la vie restent de tous les temps.

Et c'est peut-être aussi le sourire de quelqu'un qui vous était proche, qui sait...

A Marie-Jeanne et Sinta, mes deux grands-mères

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denise 14/10/2013 18:32

c'est beau,merci

caroleone 14/10/2013 14:52

Et puis, je veux rajouter ma Marie-Rose à ta si tendre histoire, je l'ai reconnue dans le visage d'opale de la lune. La mienne n'allait pas dans les vignes, mais dans le potager, ou bien dans les serres de son fils, ou au milieu des pommiers de Normandie et tu sais pas : elle aussi avait un joli chignon de cheveux gris, longs comme l'éternité.

Merci Roger pour ces jolies phrases qui résonneront, je le sais dans le cœur de chacun de tes lecteurs.

Toutes mes amitiés

caro