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Publié par Le Mantois et Partout ailleurs

Les vendanges étaient terminées et les derniers estivants repartis. Je n’avais plus revu mon amie la cigale. Sans doute s’en était-elle allée vers le point du rêve clair. La mer redessinait de la dentelle fine sur le rivage, sans risquer qu’un pied sauvage ne l’outrage. Des grives sillonnaient les airs au-dessus du village du port de la Nouvelle, en quête des vignes qui avaient été déchaussées depuis fort longtemps ; alors, en piaillant, elles s’égaillaient vers la garrigue. Il y avait au bout de tout, toujours une treille à picorer, comme une fenêtre ouverte sur l’infinité.

 

Un matin, j’ai retrouvé la cigale. Elle s’apprêtait à suivre un vol de palombes en route vers l'autre côté de la Méditerranée avant que l’ombre de l’automne ne s’étoile sur la contrée.

 - Il me faut partir, dit-elle. Peut-être reviendrai-je à la belle saison. Voici ma dernière histoire sur le pas du Cers, avant qu'il ne se gonfle des premières neiges accrochées dans les montagnes.

 

Il y avait autrefois une reine qui était aussi sorcière dans les Corbières. Son château se dressait tout en haut du pic de Bugarach. Elle détenait en ses cachots nombre de prisonniers et beaucoup en mouraient. Or, à chaque Noël, la reine en délivrait un. Encore fallait-il qu’il traverse toute la garrigue et parvenir jusqu’à cette côte, avec pour seul soutien un vœu unique à parfaire. Alors serait-il libre définitivement.

Mais le temps et toutes les misères les avaient décimés les uns après les autres. Certains crurent atteindre leur but. Mais avec un seul vœu à exaucer, comment parvenir sur la plage du port de la Nouvelle ?

En fait, la reine était sous la coupe d'un sort du Grand maître du temps. Si l'un de ses prisonniers arrivait au bord de la Méditerranée, elle serait inéluctablement transformée en rocher. Mais en cette veille de Noël, si son dernier prisonnier échouait à son tour, elle serait libérée du sort pesant sur elle.

Aussi choisit-elle un gringalet, sec comme une trique et pas plus haut que trois pommes. Et celui-ci quitta le castel de la méchante souveraine aux douze coups de minuit.

 

Dès la tombée du jour, le Cers découvrit le ciel ; le firmament scintilla comme s'il fut de glace. D’ailleurs, il gela à pierre fendre. Et devant une cheminée flamboyante, recouverte de sa pelisse doublée d’hermine, la reine frissonna de plaisir en songeant à celui qui marchait vers son trépas.

Ce dernier avait été un petit pâtre. Il connaissait les Corbières comme sa poche et aussi les saisons qui les modelaient depuis le début des âges. Sous cette nuit à glacer le sang, il devait au plus vite s’abriter sous peine d’en trépasser.

A la clarté des étoiles, il évita les éboulis qui l’auraient fait glisser dans le tréfonds d’une combe. Il alla d’un train soutenu toujours sur des sentiers abrités de la bise glaciale. Il trouva facilement une capitelle, l’un de ces tumulus empierré dans lequel il espèrerait le jour. Mais pas question d'exaucer son unique vœu pour se tirer du froid hivernal. Malgré qu’il grelotta de tous ses membres en claquant des dents, il ne devait compter que sur lui-même.

Et le voilà dans son antre de pierres réservé à la vie pastorale lors de l’estive, recroquevillé comme une bête, insufflant sur tout le corps son haleine chaude. Or le froid était bien trop intense. Bientôt, il ne sentit plus le bout de ses oreilles ou de son nez. Il décida donc de recommander sa petite âme au ciel.

Mais un gigantesque sanglier, d’un garrot égal à un palefroi, s’engouffra dans la pâture comme un fou furieux. C’était un énorme animal dont la hure ébouriffée aurait pu boucher le trou d’où provenait le vent. Ses défenses, prodigieusement hautes et acérées, pouvaient égaler la lance d’un chevalier. Il avait dû échapper à bien des traques ; il en était ressorti lacéré par moult blessures, borgne et avec une patte en moins. Devenu un monstre à part entière en ces Corbières, il ne dévorait plus que de la chair humaine.

Mais le petit pâtre, accroupi dans son antre pierreux et luttant contre le froid mortel, grâce à un rayon de la lune, ne distingua qu’un morceau de hampe planté dans le vieux solitaire ; sans doute, le fer d'une pique s'enfonçait-il profondément dans sa chair sanguinolente, car le sanglier grognait, écumant de rage, cherchant à se débarrasser de son martyre.

Celui qui était natif de ces garrigues le savait. Un sanglier dans cet état ne devait pas être approché, à moins d’être à plusieurs et bougrement armés. Mais le petit berger n’écouta que les plaintes d’un animal. Il sortit de son abri pour retirer la pique.

Alors le sanglier, de son unique œil injecté de sang, vit s’approcher un petit homme. Il allait le charger à mort. Pourtant, il se retint, dans le regard de l’humain, une brillance cassa instantanément sa course. Alors il couina, tel un chiot cherchant sa mère, et se laissa faire comme avec un véritable ami.

L’arme retirée, le petit pâtre bouchonna la plaie avec quelque herbe dont il connaissait le secret. Il cracha dans ses mains pour en faire une sorte d’emplâtre qui coagula aussitôt la large blessure. « Viens dans la capitelle, proposa-t-il au vieux sanglier. Demain à l’aube tu repartiras avec plus de vigueurs. Et l’on se réchauffera, l’un contre l’autre. Il fait cette nuit si froid que les canards ne voleraient même pas.»

 L’aurore les surprit, l’un contre l’autre. Un monstre avait survécu et un homme également. « Tu peux poursuivre ta route, dit l’animal sanguinaire à celui qui l’avait soigné. Mais sur celle-ci, tu trouveras toujours l’un des miens pour te réchauffer sous cette froidure extrême ».

Il gelait toujours à pierre fendre. Mais ce fut ainsi, entretenu par les hardes de sangliers qui maraudaient leur pitance en garrigue, que le petit pâtre traversa l’hiver jusqu’au printemps.

Or il était encore très loin de la Méditerranée. Il devait franchir le renouveau, l’été et puis l’automne ; ensuite, viendrait le port de La Nouvelle.

Mais pour l’instant, un espion avait prévenu la reine de ce miracle. Elle devint verte de rage. Elle fit fondre les névés qui recouvraient les pics et les monts ; et le moindre cours d’eau grossit ; les ruisseaux et les rivières débordèrent, emportant tous les ponts.

Pour l’heure, le petit berger avait une faim de loup. Il avait quitté ce matin une harde de sangliers. Désormais, il voulait avaler autre chose que l’un de ces tubercules déterrés par ses amis.

 

Les amandiers fleurissaient sous le soleil printanier, la vigne bourgeonnait aussi. Mais il y avait loin pour croquer la première amande ou un grain de muscat. Les iris sauvages, perlés de rosée, frémissaient sous le vol des hirondelles. Or le petit berger n’était pas une chèvre et cela ne valait pas une bonne soupe. Il cueillit donc une touffe de pissenlits tendre. L’eau d’un cours tout proche lui serait utile pour les préparer. Il ne restait qu’à débusquer un récipient à poser sur un petit feu. De l’autre côté de la rivière, qui ne lui en prêterait pas ?

Mais en fait de rivière, un fleuve torrentueux barra son chemin, large et profond comme une mer.

Sur un saule, une corneille le mira en ricanant. Le petit berger lui demanda si n’existait pas un pont pour traverser.

- Non, lui dit le volatile, la crue, formée par la fonte des neiges, les a tous arrachés jusqu’à l’embouchure. Et ne sois pas fol pour descendre ce torrent jusqu’à la côte, ma maîtresse la reine a fait que ce fleuve se jette dans l’océan et plus en Méditerranée.

- Il faut que je le traverse d’une façon ou d’une autre, s’entêta celui qui avait survécu à la grande froidure.

- Active ton unique vœu pour passer sur l'autre rive, se moqua encore l’oiseau noir. Mais de l'autre côté, il te faudra au moins vingt-quatre ans pour atteindre son extrémité, finit la corneille qui s’envola.

Le pâtre se retrouva bien marri de ne savoir voler. Mais une énorme pierre fusa dans les airs pour aller s’écraser de l’autre côté du fleuve. Puis une deuxième suivit la même trajectoire pour atterrir encore plus loin, au diable vauvert. Il se retourna pour chercher quelle force les avait ainsi propulsées. Il distingua un bûcheron dont il s’approcha. Or celui-ci coupait des arbres d’un seul coup d’une simple faucille.

- Est-ce toi qui lances de grosses pierres si loin?

- Je fais cela pour m’amuser entre deux coupes, répondit le colosse.

- Pourrais-tu me propulser pareillement sur la berge d’en face et plus loin encore.

 - Chiche, s’enthousiasma l'autre. Tu pèses tout habillé moins qu’une mauviette, rit cette force de la nature en saisissant dans sa main l’avorton tout de go.

Et celui qui devait atteindre la mer de s’envoler dans les airs et d’atterrir dans le lointain où déjà c’était l’été.

 

L’on en moissonnait d’ailleurs le blé. Notre voyageur aida les paysans de bon gré. Il battit vigoureusement ensuite les épis d’or. Puis il seconda le meunier et également le boulanger. Il avait tant faim de bon pain, pour n’avoir rien dévoré depuis ce matin. Enfin rassasié, le petit pâtre repartit, le cœur vaillant et d’un bon pied.

C’était sans compter sur la reine qui lança sur tout le pays un été des plus torrides. L’air devint de braise, à assoiffer le plus rude des chameaux dans le désert. On claquemura toute la sainte journée portes et ventaux, pour ne montrer son bout de nez que tard après le crépuscule. Mais notre berger avait vu pire, lorsqu’il menait son troupeau à l’estive, quand la garrigue se desséchait à la vitesse d’un incendie attisé par le Cers. Il marcha la nuit et s'abrita dès le petit jour, à la grande damnation d’une reine.

 

Alors pour l’occire à tout jamais, elle monnaya les services du plus redoutable tueur que la terre avait porté jusqu’à cet instant. Car cette méchante souveraine ne tenait pas à se figer jusqu’à la fin des temps.

Ce fut un gigantesque dragon à trois têtes, venu du Nord, qui vint à la rencontre du petit berger. Cuirassé jusqu’au cou, ses trois horribles gueules crachaient des flammes jusqu’à deux lieues, des éclairs jaillissaient aussi de ses six yeux.

Seulement voilà, cette immonde bête était carrément en nage sous son armure sur laquelle le soleil ardent se réverbérait. Ce dragon suait à grosses gouttes sous les feux du ciel et à cause du brasier qu’il entretenait dans ses entrailles afin de faire griller un ennemi. Et pas question de se désaltérer, à moins de circonscrire le foyer rougeoyant dans son être. De plus, il allait nu-tête comme un fanfaron. Et lorsqu’on détenait trois crânes, c'était-là pure folie pour qui n’était pas de ce pays en cette saison.

Aussi l’insolation accabla-t-elle le terrible dragon. Il tomba à genoux, ses six yeux hagards, ses trois langues pendantes, sans voix sous ce grand malheur qui le terrassait.

Le petit berger aurait put s’enfuir dare-dare. Le monstre allait trépasser. Mais il avait bon cœur, même envers la plus vile des bêtes. Il courut alors vers la première chaumière, pour en revenir avec un verre d’eau et trois grains de gros sel. Puis il retourna ledit récipient sur l’une des trois têtes du dragon, celle du milieu.

L’eau, dans le verre renversé, commença à bouillonner. Ensuite, elle s’évapora au fur et à mesure que l’insolation quittait l’animal.

Le dragon, sauvé, se plia en mille courbettes. Il prêta aussitôt allégeance à son sauveur et en fut son ange gardien. Ainsi, l’accompagna-t-il tout au long de l’été, jusqu’au jour où il repartit vers les pays nordiques. Tout là-bas, sa vieille mère, malade, quémandait sa présence. Et même s’il était un dragon, il la chérissait plus que tout au monde.

 

Et notre petit berger de se retrouver seul quand l’automne fut venu. Pas pour longtemps, dans une vigne, retentit la clameur d'une colle, l'une de ces bandes de vendangeurs qui s’égaillaient, tels des papillons multicolores et enjoués. La nuit dernière fut celle de la saint Valentin et lorsqu'elle s'enchantait douce et merveilleuse, les raisins seraient en abondance.

Autrefois, dans ces Corbières, chaque grappe était à l'image de ce pays. Elle possédait une âme qu'on devait respecter jusqu'au bout. Notre petit pâtre arriva à cette heure prodigue, quand les mains écartaient gentiment la feuillée pour en recueillir ses fruits sucrés. Comme il était de cette terre, il prêta son aide et on l’accueillit sans façon. Dès lors, durant tout l’automne, de la vigne au pressoir, il emplit sa langue, son palais et son cœur, de toutes ces senteurs de miels, de soleil et d’espérances. Il en repartit, les hirondelles filaient vers le Sud. Après avoir dégusté le traditionnel cassoulet de Castelnaudary qui marquait la fin des vendanges, il s'en alla à son tour.

 

Bientôt, devant lui, la Méditerranée occupa tout l’horizon. Il en respira les embruns salés, réjoui d’avoir atteint la côte. Il avait vaincu la méchante reine et rêvait à un meilleur destin.

Or dans son château, alertée que l’inévitable pour elle allait se produire, celle-ci changea sur-le-champ le temps à un hiver des pires que les hommes n'eurent jamais connu. D’ailleurs, les lavandières ne purent retirer de l’eau aucun linge pris dans la glace, malgré leurs coups de battoir et leurs prières. Des grives, regroupées sur les fils de l’espalier, se pétrifièrent. Et les figues, promises pour bientôt, explosèrent sous le gel incisif. Enfin, la corneille de la reine tournoya sur ce pays dévasté par le froid extrême.

- Tu auras besoin de plus d’un vœu pour te sortir de ce piège mortel, rigola-t-elle aux oreilles du petit berger, lui un pied pris dans le lavoir subitement gelé parce que, bon coeur, il avait voulu aider les lavandières.

- Un seul vœu, oui, se dit le petit pâtre, sous la douleur des dents d’acier mordant sa cheville.

Le ciel était bas et gris comme celui de novembre, quand la male saison emportait les rêves et la vie. De partout, on gémissait en battant sa coulpe et dans le lointain, le vent mauvais, s’infiltrant dans l’église de La Nouvelle, poussa les cloches à sonner le glas.

- Un seul vœu, se redit le petit berger. Mais encore fallait-il bien le choisir.

Alors s’adressa-t-il à la glace qui emprisonnait sa jambe : « Que tu es forte d’enserrer ainsi ma cheville dans un étau mortel ! »

Et la glace de lui répondre : « Le soleil est plus puissant puisqu’il me fond toujours ! » Et le pâtre d’interpeller à son tour l’astre du jour : « Soleil si grand, quelle vigueur détiens-tu pour faire fondre la glace la plus dure ! »

Mais le soleil murmura du bout des lèvres : « De trop lourds nuages recouvrent l’ardeur de mes flammes. »

- Nuages, reprit le petit berger qui ne ressentait plus rien de ses pieds à la ceinture, votre capacité à recouvrir le soleil est incommensurable.

- Oui, mais le Cers est bien plus conquérant puisqu’il nous balaie à son gré des cieux.

A cet instant, le petit pâtre ne ressentit plus aucune vigueur en lui. Alors il serra ses dents, car jamais il n’abdiquerait : « Ô Cers, mon ami, ton souffle est donc le plus puissant, puisqu’il disperce ces nuées qui empêchent le soleil de resplendir, lequel ne peut plus faire fondre la glace et l’hiver qui contraint ce malheureux pays. »

 - Peut-être, reprit le vent du Nord, mais la muraille du château de la reine des Corbières arrête mes bourrasques.

 - Alors toi, Grand maître du temps et des choses, je te demande de faire trembler la terre sur le pic de Bugarach. Voici mon unique voeu à exaucer, finit le petit berger.

   

Du coup, le sol trembla en haut du mont qui surplombait les Corbières et la muraille d'un château se lézarda. Alors le Cers put passer et chasser la traîne nuageuse des cieux. Aussitôt, le soleil arda dans l’azur et la glace fondit, comme disparut celle du lavoir et l’hiver tout autour. Alors les lavandières reprirent leur ouvrage comme si rien n’était. Et la cloche de l’église du port de la Nouvelle tinta comme si ce fut jour de mariage.

Le petit berger retira sa jambe de l’eau qui n’était plus gelée. Il repartit allègrement vers la mer qui bruissait comme une amoureuse sur le rivage. Lorsqu’il toucha l’onde marine, au même instant, la reine du château haut perché dans les Corbières devint un bloc de pierres.

Comme elle fut la pire des sorcières, un rocher tout pelé s’élève sur le pic de Bugarach, ce sommet culminant en ces Corbières éternelles.

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caroleone 27/10/2013 20:44

Bonsoir Roger,

Je suis contente de retrouver la cigale !
Elle a pris sacrément des forces et dans ses valises elle a de quoi raconter avec une belle plume digne d'un quetzal.
Daudet peut aller se recoucher quand le troubadour Roger chante son pays sur un air de Cers habillé de la plume de la petite cigale. Bravo encore pour toute cette verve toute languedocienne.

Amitiés

caro

Lamalice 27/10/2013 20:18

Toujours autant de magie dans ces contes... A quand le recueil?

sorcière and co 27/10/2013 18:53

foi de sorcière tu exécutes cette sorcière de main de maître mais tes bons sentiments dignes d'un chrétien réjouissent dans ce monde de brutes et de sociopathes
mais surtout merci pour cette poésie qui m'a enchanté du premier audernier mot